C’en est trope

Charles Angrand, ‘incohérent’ avant que d’être ‘indépendant’ (4)

Jean-Baptiste Kiya / 26 novembre 2015

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Exégèse des lieux communs de Léon Bloy, en Rivages poche.

3) « Paysage financier (fragment) », exposition des Arts incohérents, 1884, la vibration du sens (suite) :

Deux gamins sur un parking, penchés au-dessus une grenouille écrasée. L’un : « Et, qu’est-ce qu’elle dit la grenouille ? »
L’autre : « Elle dit : Bèrk ! »
Le premier dit : « Elle a été tellement écœurée de se voir comme ça qu’elle a vomi tout son quatre heures… »
Il y a quelque chose de la fête enfantine dans l’approche des Incohérents : du doigt pointé, du plaisir de casser les jouets des adultes : langage, amour ou argent. Et cela entre pleinement en jeu dans « Paysage financier (fragment) » d’Angrand.

L’expression qu’induit le motif, figée une seconde fois par la représentation, permet à d’autres perspectives de s’ouvrir : « Trous à la lune » dont la connotation sexuelle n’échappe à personne et surtout pas à Léon Bloy. « On ne fait de trous qu’à la lune, on ne fait son trou que dans la lune, laquelle, à vrai dire, n’est qu’un vaste système de trous et de cavernes profondes ». Ainsi d’Harpagon qui cache son or ; ainsi des femmes vénales. Ces « Trous à la lune » – la lune évoquant symboliquement la pleine blancheur d’un derrière – renvoient à la prostitution protéiforme qui animait le Paris fin de siècle mêlant sexe et argent : sexe et argent croisés ; Paris, « lupanar de l’Europe »… Un phénomène, un système même, celui du réglementarisme, qui « se répandit durant la troisième République de plus en plus dans l’espace public : sur les boulevards dès qu’ils étaient éclairés et équipés de terrasses… À Paris, reprenait sur France Inter Jean Lebrun, elle ne cessait ni le jour, ni la nuit. (…) Tant qu’à prôner une métropole commercialement attractive, les gouvernements jouaient la carte du tourisme sexuel : à Paris, c’était 24 heures sur 24 ». L’ampleur du phénomène et ses répercussions dans les arts furent tels que le Musée d’Orsay choisit d’en faire son affiche actuelle (jusqu’au 20 janvier 2016) : « Splendeurs et misères de la prostitution en France ». Au cours de cette période, Second Empire, troisième République, se répandent et prolifèrent les synonymes pour désigner la prostituée : au nombre d’une soixantaine selon ses spécialités : « pétroleuse », « trimardeuse », « pierreuse », « raccrocheuse », « tapineuse », « croqueuse », « boucanière », « michetonneuse », « béguineuse », « coureuse », « turfeuse »…
En 1906, le journaliste Talmeyr en fait le thème de son livre-reportage, « Les Maisons d’illusion (la fin d’une époque) », qui évoque les aspects que le trafic prend dans la « Ville lumière ». Très souvent l’amour se confond avec l’amour du gain. C’est l’extension du domaine du bourgeois. Cette lune que l’on troue, c’est Pierrot qu’on assassine.
Parmi les lieux communs que Léon Bloy autopsie, figure en effet « FAIRE UN TROU À LA LUNE. FAIRE SON TROU » (lieu commun n°LXXXVI). Angrand avec « Paysage financier » participe à cette critique du langage bourgeois, stigmatisant et magnifiant paradoxalement une expression plus euphémistique, glacée et figée, fermée même que litotique, c’est-à-dire ouverte.

Beaucoup d’œuvres incohérentes d’ailleurs illustrent l’ « abus des métaphores » qui masquent la réalité, en les donnant à voir, prises au pied de la lettre.
« La Libre Revue » donne un exemple de cette dénonciation dans son numéro du 15 novembre 1883 : « Sur une toile de fond, un boudiné et une dame du plus pur Ah causent en buvant des bock ; – de la bouche du monsieur part un cordon qui s’attache au cou d’un lapin… vivant, qui grignote des carottes dans une cage installée devant le tableau. Cette manière allégorique de ‘poser un lapin’ obtient un vif succès de gaieté. » Allégorique. Il faut l’entendre par l’antiphrase : bien entendu, il s’agit d’une désallégorisation. Cette œuvre comme celle d’Angrand participe d’un jeu qui va du figuré au sens propre, d’une désacralisation de l’image comme du langage.
L’expression représentée par le peintre vibriste, bien que figée, à nouveau, graphiquement cette fois, s’en retrouve redynamisée au point de se voir reprise deux ans plus tard en couverture du Catalogue de l’exposition de 1886, montrant Jules Lévy traverser la lune en passant par une bouche rieuse. Une œuvre de moindre envergure que cette d’Angrand qui assurément donna à l’illustrateur l’idée de cette couverture.
« Après des générations de caissiers, écrit Bloy, la métaphore bourgeoise d’un passage heureux à travers la lune, quand on se dérobe en emportant le bien d’autrui » évoque « l’inhérence de l’idée de trou à l’idée générale de prospérité humaine ». Bref, tout ce qui serait bon d’enterrer (y compris son bon plaisir, petits plaisirs de bouche et de fesses).

Comme l’ont bien noté Riout et Grojnowski, le foisonnement de sens, ces interférences entre la représentation et le titre, ou plus exactement, les jeux de langage qu’induit le titre est une des grandes innovations de la création incohérente.
Innovation par rapport à l’« Ut pictura poesis » d’Horace, « La peinture est comme la poésie » qui impliquait une commune allégeance à l’impératif d’imitation de la nature et visait de facto à réduire les beaux-arts à un seul principe, celui de l’imitation. Cette improbable équivalence, maintes fois mise en cause, fut sabotée sans ménagement par les jeux incohérents. L’usage troublé du langage dans ses rapports avec l’image : tantôt le titre de l’œuvre entretient avec ce qu’elle représente une relation perturbée, tantôt le jeu de mots la crée de toutes pièces, tantôt encore l’image apparaît sous la forme d’une énigme à déchiffrer et à ‘traduire’ en mots, est mise en scène par le jeune artiste qui par suite se vouera aux jeux antithétiques de lumière et aux rapports symboliques entre l’homme et la nature comme entre les éléments de la nature et de sa propre vie.


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