C’en est trope

Charlie au paradis

Jean-Baptiste Kiya / 12 novembre 2015

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Le Livre de l’humour arabe par Jean-Jacques Schmidt, co-éditions Actes-Sud/Sindbad.

« Il y a mille et une voies pour aller à Allah ». Parmi celles qu’indique le proverbe turc, il y a Rire avec Dieu : il faut voir de quelle façon le Très-Haut lâche un gland sur la tête de ce critiqueur de Nasr Eddin pour le ramener à la raison. Un gland, pas un pruneau… Et Attâr ne raille-t-il pas ceux qui prennent plus soin de leur barbe que de leur âme ? « Je préfère la compagnie de gredins pleins d’humour à celle de grincheux lecteurs des saintes Écritures », fait Juneyd sur son trône d’étoiles (Tazkerat-ul-Owliya)…

Notre premier ministre ne tarda guère à agiter l’épouvantail de la « guerre de civilisations » comme un étendard. André Comte-Sponville s’écriait : « Si l’on appelle ‘islamophobie’ le refus de l’islam et la volonté de le combattre, ce n’est qu’une position idéologique, aussi acceptable que beaucoup d’autres ». On se rassérénait, on était en terre connue : la classique opposition Démocrite-Héraclite, le rire contre la grimace, remake sanglant de la querelle Dominicains-Franciscains ; il n’en fallait pas davantage pour que les cocoricos remontent des gorges enrouées, avec des tremblants « Mourir pour la France » ou « la guerre est entrée à la maison » (in « Nous sommes Charlie », en Livre de Poche), c’était serrez-les-fesses.
Tandis que les boulevards grossissaient de : « Je suis Charlie », certains lançaient : « Et moi, je suis bourré. » (Bourré de bons sentiments, cela va sans dire.)
Il faut au coq du fumier pour qu’il se remette à chanter. Dessin d’un frère Kouachi, la kalach fumante, déclarant : « Je les ai descendus avant qu’ils ne soient morts de rire ». Légende : Addendum au projet de loi Léonetti sur la fin de vie.

Jean-Jacques Schmidt montre que l’humour des débuts de l’islam, de la période omeyyade à la période abbasside, n’a rien à envier au comique gros-doigts de nos Affreux : on y rit aussi bien de la religion, des rites, des puissants, de la virginité, des cocus, des aveugles, de la relation maître/esclaves, hommes/femmes, de la répudiation, de l’esprit de clan, de l’avarice… Et déjà, ce n’était pas piqué des hannetons.

Florilège :
. « On raconte ceci : ‘Un savant entra dans une ville et fit sa prière à côté d’un homme qui disait, après avoir prié : ‘Que Dieu ne soit pas loué ! – Comment cela ?’ L’homme répondit : ‘Je voulais dire Que Dieu soit loué trente-trois fois, mais par étourderie, je l’ai dit quarante. J’ai voulu récupérer le trop-perçu !’ » (Zahr ar-rabî).
. « On avait volé à un homme une sacoche. On lui dit : ‘Si tu avais récité sur elle un verset de la sourate de la Royauté, elle ne t’aurait pas été volée !’ Il répondit : ‘Il y avait, à l’intérieur, un Coran entier !’ » (Mamlakat ad-dahik).
. « Un bédouin s’était accroupi pour pisser au milieu d’une rue de Basra. On lui dit : ‘Dis donc, bédouin ! Tu pisses dans la rue des musulmans !’ Il répondit : ‘Je fais partie des musulmans : j’ai pissé sur la partie de la rue qui me revient de droit !’ » (Zahr ar-rabî).
. « Abû Hanîfa avait vu un homme prier et qui ne faisait pas de génuflexion. Il lui dit : ‘Eh toi ! Il n’y a pas de prière sans génuflexion !’ L’autre répondit : ‘C’est vrai, mais je suis ventripotent et si je faisais une génuflexion pour prier je risquerais de péter ! Il vaut mieux que je prie debout, plutôt que de prier en pétant !’ » (Zahr ar-rabî).
. « Une esclave musicienne avait été présentée à Mutawakkil qui lui dit : ‘Tu es vierge ou quoi ?’ Elle répondit : ‘Je suis Quoi, commandeur des croyants.’ Il lui trouva de l’esprit et l’acheta. » (Zahr ar-rabî).
. « On offrit à Sâlim le conteur une bague sans chaton. Il dit : ‘Que celui qui a donné cette bague reçoive au Paradis une chambre sans plafond !’ » (Al-Mustatraf).
. « On dit à Bahlûl : ‘Pourrais-tu compter le nombre de fous dans ton pays ? – Ce serait trop long ! Mais je peux y compter le nombre de gens sensés !’ » (Zahr ar-rabî).
. « Un juif trouva un musulman en train de manger de la viande grillée pendant le mois de ramadan. Il se mit à manger avec lui. Le musulman lui dit : ‘Tu sais que la chair de cette bête est illicite pour les juifs’. L’autre répondit : ‘Je suis aussi juif que tu es musulman.’ » (Zahr ar-rabî).
. « Jarîr a dit, à propos de l’avarice de Îsâ ibn Mansûr : ‘Il est si avare que, s’il le pouvait, il ne respirerait que d’une seule narine’ » (Recueil de Jarîr).
Ce à quoi ces quelques fleurons de Nasr Eddin ne déparent pas : « On demanda un jour à Nasreddin : ‘À la mosquée, s’il arrive à l’imam de lâcher un pet, que doivent faire les fidèles ? - Ils doivent aller chier, répondit Nasreddin. »
. « Nasreddin fut par moment soupçonné d’impiété, et même d’incroyance. Un étranger lui demanda un jour : ‘Tu crois en Dieu ? – Oui, répondit-il sans hésiter. – Et pourquoi ? Peux-tu me donner une preuve de son existence ? – La preuve est simple : je le prie chaque jour. – Tu dis qu’il n’y a qu’un dieu. Peux-tu en fournir une preuve ? – Oui. Je ne prie que lui. – Et une preuve de sa toute-puissance ? – Et comment ! Il n’exauce jamais mes prières ! » (rapportés par J-C. Carrière).
Maître Abulfazi Sarakhsi au seuil de la mort répondit ainsi à ses disciples qui se proposaient de l’enterrer dans le cimetière des Saints : « Portez-moi au cimetière de Barstul, où sont enterrés les prostituées, les buveurs et autres êtres de plaisir et de jouissance. Ceux-là sont bien plus près de la Clémence divine. »

Sur ce, la porte se fracasse. Vociférations :
—  QUI A DIT QUE LES ARABES MANQUAIENT D’HUMOUR ?
—  Pitié, non !… Jamais on n’a dit ça, ne tirez pas !…
Décidément, là-haut, les Charlie, avec les Arabes, ne sont pas prêts d’arrêter de se fendre la poire.



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Messages






  • Bravo et Merci de faire partager cette page culturelle .
    On l’a peut-être oublié ou certains ne la connaît pas .
    Youri Gagarine que l’on connaît tous après son voyage dans l’espace est reçu au Kremlin à diner avec le président qui lui demande " Est-ce que par hasard quand tu étais dans le ciel tu aurais vu quelque chose de ce que parlent les croyants. Et Youri lui dit OUI ! Alors Khrouchtchev lui demande de n’en parler à personne, car cela risque de mettre en péril les idées du parti. Quelques mois plus tard en visite au Vatican une fois seul, le Pape lui pose la même question. Et Gagarine lui répond NON ! Et Le Pape lui dit alors de n’en parler à personne de cela. Car cela va faire disparaître son fond de commerce et les emplois de ces milliers de prêtre .

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