C’en est trope

Chu Ta, ou l’éternelle fugacité

Témoignages.re / 15 septembre 2011

Entre le Tigre blanc de l’Ouest, la Grue rouge du Sud, le Dragon vert de l’Est et la Tortue noire du Nord se trouve Chu Ta (1625-1705). Son pinceau l’appelle Lüwu, la Maison de l’âne. D’une goutte d’encre qu’il fait dégoutter de son doigt il dessine un poisson. Il peint des roches comme une eau, une eau debout, portée par le Souffle originel du ch’i, vers l’indistinction première. Chu Ta poursuit l’idéal de “l’Unique Trait de Pinceau” qu’il hérite de la tradition chinoise la plus ancienne, et l’exprime en un quatrain incisif : « Qui voit le cœur de la graine de lotus/Pénètre la fleur par les racines./Qu’il tranche d’un coup le fruit du lotus, ! Souverain sera-t-il au royaume de la peinture ! »

Richard Weihe dans “Mer d’encre” trouve les mots qu’il faut pour faire dialoguer Chu Ta : « Gheshan s’entretint avec le maitre au sujet du rapport entre la grande montagne et la petite feuille, entre la dureté du rocher et la mollesse du pinceau. - Comment est-il possible d’exprimer la grandeur par la petitesse, la dureté par la mollesse et la clarté par l’obscurité ? Comment peut-on exprimer une chose par son contraire ? Le maître commença : - Tu dois surmonter les contradictions dans ton esprit. Apprends à les combiner comme l’encre et le pinceau... ». C’est si juste qu’on dirait du Pascal Quignard.

On ne sait que peu de choses sur le peintre, sinon que l’année 1661 voit sa conversion à ce taoïsme philosophique et politique qui cultive un esprit de révolte à l’égard du pouvoir mandchou. « Dans ma création, le tch’an et le Tao ne font qu’un », lâche-t-il. Vers la cinquantaine, il opte pour le mutisme, ya, et s’adonne à l’alcool. « Personne n’ignore que mourir est facile ; combien savent que vivre est difficile ? », confie-t-il à un ami dans une lettre. Ses lavis sont signés de son nom de peintre, Ba-da-shan-ren, en un jeu graphique qui met en valeur deux autres caractères (kuzhi et xiaozhi) qui, eux, renvoient à des sens contraires : « A en pleurer » et « À en rire ». Dans un poème, se plaint-il mi-amusé, mi-contrit : « Âne galeux, lapin gâteux ; face délabrée, gestes empêtrés ! Plaindre les gens de ce bas monde, qui au bout du chemin oublieront d’où ils venaient ? Ou me réjouir, en attendant d’être là, habillé de méchant tissu troué ? Fi ! ». C’est tout son portrait d’esprit enchanté et désenchanté.

Le grand peintre des Sung, Mi Fu, un jour, rencontra sur sa route un rocher géant d’une extravagante laideur. Il s’empressa alors de vêtir son costume de cérémonie, et face à la silhouette monstrueuse, il se prosterna pour déclamer : « Cher frère aîné ! »... L’incongruité valut au lettré des sanctions administratives. Mi Fu bousculait l’ordre hiérarchique et prônait des relations différentes avec le monde ; même posture de la part de Chu Ta : excentricité et capacité d’émerveillement.

Le peintre des rochers et des poissons figura l’idéogramme « Muet » sur la porte de sa cabane et se conduisit de façon étrange, buvant plus que de raison et réalisant des chefs-d’œuvre : même façon de casser le tonnelet sans laisser se répandre le vin. Sur le rouleau, ses rochers sont surprenants, extravagants, comme lui. Ces rochers sont ses miroirs.

En chinois, le mot paysage se compose de deux caractères : « Montagne » et « Eau ». Traditionnellement, le genre représente, en une perspective superposée, des monts et dans leur creux une rivière serpentine. « Les monts et les fleuves sont dans le regard du ciel », écrit le grand lettré Wang Wei : ils lui sont un reflet. Chu Ta en guise de montagne figure un rocher, le plus souvent tordu, et pour l’eau, il représente un ou plusieurs poissons, reflets de lui-même. En Chine, les métaphores ne sont pas des métaphores, elles expriment des réalités plus prégnantes : elles sont des illuminations et des révélations à la fois.

Dans son œuvre, le peintre des Qing emprunte souvent la Voie de l’eau du taoïsme. Être dans sa peau comme un poisson dans l’eau. L’âme se doit d’être aussi transparente qu’une eau pure, et aussi calme qu’un miroir pour refléter le monde. Idéal de transparence. Tchouang-tseu, un des fondateurs du taoïsme, écrit dans son immense poème : « Le cœur de l’homme accompli est clair comme un miroir ». Et en même temps, on ressent dans cette œuvre qui se déploie une immense commisération pour les êtres et les choses.

Au creux d’un virage de la départementale 5, une de ces routes qui coûta à l’administration française un forçat par kilomètre, une mauvaise pancarte aux caractères délavés et à demi achevée, fichée sur le bas côté, indique un chemin qui commence dans les herbes hautes. Alors, au couvert, s’ouvre la touffeur, la profondeur et le mystère de ce que les Créoles appellent les grands bois. Un chemin légèrement surélevé, boueux, des flaques à contourner. Dans certaines, curieusement, non des têtards, mais des alevins. Et devant, des caillebotis pourris, rongés d’humidité, des arbres déracinés par les pluies diluviennes qu’il faut escalader, un tracé qui se perd dans l’épaisseur de la forêt guyanaise : c’est-à-dire l’oubli.

Puis, au terme d’une progression invraisemblable d’une vingtaine de minutes, ponctué de temps en temps par le résonnement lointain et inquiétant des hurlements des singes babounes, surgissent sous l’enchevêtrement des arbres des fantômes livides, deux murs ouverts : ce sont les cachots des bagnards « annamites ». Dans cet endroit isolé, improbable, se sont fait face pendant plus de dix ans tirailleurs « sénégalais » et proscrits « annamites ». Dans cet endroit abandonné, livré au silence des feuilles mortes et des racines, un peu au Nord de Montsinéry, curieusement, j’ai vu la face blême de Chu Ta, le peintre de la roche, le peintre de l’eau, et le peintre des surplombs.

Jean-Charles Angrand


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