C’en est trope

Connu défavorablement des services de police

Jean-Baptiste Kiya / 30 octobre 2014

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Avoue d’abord de Marco Koskas, aux éditions de La Table Ronde.

Il est près de 22 heures. Presque trois cents voix somment le Juge d’appel de sortir de sa villa sur les hauteurs de la Montagne, nombre de manifestants sont accrochés au portail ouvragé. Certains ont escaladé les murs des jardins avoisinants. La garde mobile est massée aux abords de la grande propriété. Le Grand Juge finit par sortir de sa villa en peignoir de bain, dans un froufrou pressé, non moins élégant ; il descend les marches du perron, suivi d’une sorte de majordome qui sautille derrière lui à petits pas souffreteux. « Ce doit être sa conscience », me dis-je.

« Qu’est-ce que vous voulez ?, demande le magistrat à la foule.
- La vérité, lui répondent trois cents bouches. La vérité !
- Et puis quoi encore ? », répond le juge. Un geste sec à la garde mobile, et il s’en retourne. Les CRS alors investissent les lieux, nous chassant, plus en nous menaçant d’ailleurs de leur matraque télescopique et attirail noir astiqué qu’en nous frappant réellement. Un métallique « Dégagez ! Allez, on dégage ! » est craché par un haut-parleur grésillant. Tout contre moi, il y en a un grand qui me colle avec son bouclier transparent, il me pousse, m’écrase — on se croirait à La Poste-, et me toisant derrière la visière de son casque me répète : « Kesta twa, kesta ? »
Ce qui caractérise les institutions françaises en général et la judiciaire en particulier, c’est la monumentale frousse qu’elles éprouvent devant la vérité, Koskas en sait quelque chose. Elles s’en protègent par toutes sortes de paperasseries et de procédures blindées, absconses et vaines.
Les prisons, comme les tribunaux, sont des machines destinées à vider le réel de sa substance, c’est ce que montre Marco Koskas dans son courageux petit livre « Avoue d’abord ». Car il est toujours courageux d’essayer de dépeindre une situation dans laquelle une institution fonctionne dans l’absurde, cet à-côté de l’homme. Koskas montre bien que la prison n’est pas tant le confinement dans un lieu clos qu’une séparation avec le sens. Et que ce qui nous tire de là n’est jamais que tout ce qui nous reste accroché à l’âme quand on n’a plus rien.
Six heures du matin, Koskas est arrêté sous les yeux de son fils comme un malfrat. Gardé à vu, mis en examen, il subit le traitement que la justice réserve aux « présumés innocents ». Seuls des aveux peuvent mettre fin à son cauchemar. Mais il n’a rien à avouer. On le soupçonne de corruption. Est-ce de sa faute, si inspecteur privé, Koskas a l’art d’obtenir des infos mieux que ne le fait la police ? Qu’est-ce qu’il manque à la police, et aux institutions si ce n’est une once de psychologie ?…

Voyez, impasse de Suzon, un enfant de 9 ans revient de son école, l’école primaire Joliot-Curie. Il est avec ses copains qui habitent la même résidence que lui. Elle s’appelle « Le Voltaire », à Talence, une résidence qui n’a pas la légèreté du philosophe éponyme : une cage à poules empilée sur 15 étages. Le garçon et sa famille habitent au 14e. Comment peut-on, suspendu ainsi, éprouver l’amour de la terre et ne pas éprouver de l’horreur pour le ciel ? Adulte, il lui en restera un vertige indicible (une vindicte contre le vide). Qui lui vient peut-être aussi de la contemplation de sa tortue écrasée en bas. C’est rouge, une tortue écrasée, ça ressemble à de la bouillie. Le petit frère avait voulu savoir si une tortue, ça volait. Ou peut-être souhaitait-il soumettre à vérification la fameuse fable de La Fontaine. Il est sûr, et même mathématique, qu’elle serait arrivée en bas plus vite que le lièvre — mais on n’avait pas de lièvre à la maison. Ni même de lapin blanc armé d’un chronomètre comme dans « Alice ». En tout cas, même seule, c’est la tortue qui a gagné.

Toujours est-il que le mioche qui habite si haut dans la barre de béton rentre de l’école, impasse de Suzon, et comme souvent il s’attarde à s’extasier en compagnie de deux-trois copains sur les chiffres qui encadrent les compteurs de vitesse des voitures sur le bas de côté. Plus les chiffres sont élevés, plus la voiture est belle. C’est une ivresse de la vitesse sans vitesse, l’extase de la virtualité avant internet. Une estafette de gendarmerie suit lentement le groupe de gosses, elle se rapproche. De temps à autre les gamins se retournent. Alors, un gradé, le buste sorti de la vitre baissée du véhicule, les interpelle : il leur demande de s’arrêter. L’estafette freine à leur hauteur, le gradé en sort et s’adresse au prétendu chef de la bande, le petit de neuf ans qui habite au 14e, pour l’accuser d’abîmer la carrosserie des véhicules en stationnement, il les prévient. Les petits sont pétrifiés. Le mioche incriminé en a les larmes aux yeux. « Que je ne vous y reprenne plus ! » et les gosses de filer tête basse.
La semaine qui précédait, le « chef de gang » s’était levé irrépressiblement de son banc parce que Philippe, un copain, recopiait à la hâte la préparation de la dictée que le maître rédigeait au tableau, que la classe devait lire. Quand le maître attiré par le bruit, s’est retourné, le gamin gêné s’est retrouvé obligé de dénoncer son camarade qui fut puni. Ce Philippe, faut-il le préciser, était le fils du gradé de l’estafette.

S’il m’était demandé d’avouer, à l’instar de Koskas, je conviendrais que ce gamin, c’était moi. À 9 ans déjà, « connu défavorablement de la police » ; et tout comme Koskas, à la fois je n’en menais pas large et j’étais dégoûté.
Eric-Emannuel Schmitt a pris la nationalité belge, il s’est installé en Belgique ; Marco Koskas, lui, peu d’années après la rédaction de son petit pamphlet « Avoue d’abord » a quitté la France pour résider en Israël. Ils ont eu raison. Beaucoup suivraient leur exemple et celui de bien d’autres s’ils en avaient les moyens. En attendant, ils se taisent.


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