C’en est trope

Conrad au XXIème siècle

Témoignages.re / 25 avril 2013

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“Typhon” de Joseph Conrad, en collection Folio.

Rue nue, deux savates qui se poursuivent parmi les applaudissements des feuilles et des branchages ; une tôle vibrante, aussi abrupte qu’un avertissement, se fiche dans l’écorce d’un camphrier à hauteur d’homme ; une voiture, tache de couleur, sur un toit, Dieu sait comment, la portière claquant et reclaquant, mâchoire vide : les gens le savent ici, le cyclone ouvre un temps de fantômes. Les morts, il les charroie, les fait virevolter et hurler à notre face. Sous la charge de l’avalasse, le cimetière de Sainte-Suzanne finit par déborder, et vomir boue et ossements qui rient dans les flaques, ça verse et glisse le long du sentier littoral : des tibias se promènent en rivière le long des villas blanches. Effarement devant tout ce passé qui revient : les esclaves sont à notre porte, ils nous menacent, se rient de nous. La Réunion, posée sur le couloir des cyclones, appelle les morts. Malgaches, Indiens, Mauriciens, les matelots engloutis, oubliés, sortent de l’écume glauque, en embruns, ils toquent à notre porte à grands renforts de bourrasques, nous invitent à la folle sarabande de l’Au-delà. Mauritia, le continent englouti, semble vouloir se réveiller et surgir des eaux bouillantes. C’est pour ça qu’on se calfeutre, on a fermé les volets : peur d’être encalminés par la Mort virevoltante, dans ce concert des éléments dont nous ne voulons pas entendre la stridence. La mer a tout contaminé : la terre, le ciel, liquéfiés ; effet du coup de vent qui arrache les cornes des bœufs et la raison à notre âme.

Ce que les Réunionnais vivent depuis leur île, Joseph Conrad a osé le décrire d’un vapeur, occasion de déployer ses ressources stylistiques . Et parmi les deux tensions imaginatives explicitées par Bachelard, l’écrivain s’est senti porté davantage sur le devenir des surfaces que sur la forme interne . Car ce que l’écrivain a voulu décortiquer n’est pas tant l’esprit de la matière que la psychologie des personnages à travers l’épreuve de la matière, comme le figure le terrible personnage du capitaine Mac Whirr qui traverse la tempête sans varier d’un iota, plus par lourdeur que par intelligence, d’ailleurs.

Aujourd’hui, l’océan brumise encore l’esprit de Conrad : ses coolies chinois, dévoilés en une scène hallucinante en train de se battre durant la tempête, enfermés dans l’entrepont afin de récupérer les économies de toute une vie, échappées des coffres de bois que la violence de la houle a désarrimés et éclatés, pièces d’argent qui roulent, glissent, se dérobent : image crue de la société française dans la tourmente de la crise actuelle : qui avec son Livret A, sa retraite, ses allocations, tout fout le camp, et on essaie de tout retenir. À la fin du roman — belle façon de sortir de la crise —, on assiste sur le pont à la distribution à parts égales du pécule récupéré par les marins. « L’argent est un bien public », disait un personnage de Godard. Personne n’a la volonté de se plaindre. Le thème central du roman, il faut l’entendre ainsi, c’est le bien dans la tempête. N’était-il pas possible en effet d’éviter le typhon, alors qu’il fallait tenir ses engagements en terme de délais, et économiser le charbon ? « Le sale temps court ainsi de par le monde et la seule chose à faire est de l’affronter », indiquait le Capitaine.

Exigence du tourbillon, laisser-aller des choses, Conrad est le seul écrivain que je — Balzac est trop réactionnaire — qui, s’il n’était pas transformé en vague esprit dilué dans les airs, aurait surfé sur la vague du mariage pour tous et l’adoption par les couples homosexuels. Il y aurait trouvé matière à roman pour balayer les représentations étriquées de la psychanalyse freudienne, « la psychanalyse à papa », bourgeoise, normative, à la fois coincée et hyper sexualisée. Car le véritable enjeu de la loi est là. Il aurait pris un personnage d’anarchiste parisien qui aurait vu dans la sexualité pour autrui (au rebours d’une société aux représentations invariablement érotisées) un carcan pour l’individu, un élément d’aliénation, de pouvoir, de manipulation, de prédation, une pompe à finance. (Il suffit de voir comment certaines pré-ados se déguisent pour mesurer tout le problème de la représentation que la femme se fait d’elle-même). Ainsi le récit aurait été comme une cigarette allumée tenue du bout des doigts, mais non fumée (« Ah, monsieur, ma cigarette est peut-être allumée, mais je suis un non fumeur, tout comme vous… »). Il y apparaîtrait évidemment Carlos, l’éternel enfant-bouffon de la télévision, fils de la psychanalyse de Françoise Dolto, en rôle clé.

Mais voilà, Conrad n’est plus, d’autres cyclones menacent, d’autres crises, et avec toute cette pluie qui va s’abattre, cette pluie qui efface : qui sait si nous y verrons encore quelque chose ?…

Jean-Charles Angrand


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