C’en est trope

D’ors et de plomb (images de Nicolas Bouvier)

Jean-Baptiste Kiya / 17 avril 2014

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Histoires d’une image de Nicolas Bouvier, aux éditions Zoé.

Victor Hugo se balance entre le premier quartier de lune et « cette faucille d’or dans le champ des étoiles ». « C’est le vaste domaine, ni chair ni poisson, écrit Léon-Paul Fargue, où nous avons la liberté de construire un monde à nous, qui se tient aussi bien que l’autre et que nous meublons de sensations ». « Chasseur d’images », Nicolas Bouvier met sa quête sous le signe d’Eluard : « S’il est un autre monde, il est dans celui-ci », rapporte-t-il - dans cet empilement d’images choisies à la croisée du monde passé et de notre individualité à compléter, et a fortiori dans la métaphore qu’induit le discours qui se construit sur l’image.

Car il est bien question ici d’image à atteindre, cette image inscrite dans le titre même que le commentaire déploie dans un engagement métaphorique auquel le discours ne saurait se soustraire. L’étymologie, le sens premier du mot métaphore, le dit bien : « transport ». Dans son article « De la Métaphore » qui figure en tête du recueil « Propos sur l’esthétique », Alain pointe l’antériorité de la métaphore sur la comparaison, c’est-à-dire de la statue, de l’image, des proverbes, et des paraboles sur la comparaison telle qu’on la trouve dès le début de la littérature, chez Homère par exemple.

Aujourd’hui, le Gradus de Bernard Dupriez consacre une place centrale à l’image, un volume équivalent au double de celui qu’il consacre à la métaphore, mais cela est loin d’avoir toujours été une évidence. Ni Dumarsais, ni Fontanier, dans leurs analyses des Figures du Discours n’évoquent la notion. Le terme de figure d’ailleurs s’y emploie davantage comme un nom que comme verbe. Le lecteur ne trouve rien de ce qui fait dire à Alain : « il n’y a jamais d’idée à côté de l’image ; bien plutôt l’idée est dans l’image et ne s’en sépare point ». La Rhétorique d’Aristote n’utilise-t-elle pas pour désigner l’« imagination » le terme de « phantasia », du fait précisément que l’image chez Platon est définitivement un leurre, qu’elle appartient au monde des apparences, au monde sensible, et qu’est donc trompeuse, qu’un évitement est nécessaire ? Platon ne bannit-il pas les poètes, qui sont des porteurs d’images, de sa République ?

L’idée qu’on peut apprendre de l’image tient davantage de la culture populaire que savante ; elle ne vient pas des lettres, mais de la science. Il faut bien avoir ça en tête dès lors qu’on parcourt les représentations que propose Nicolas Bouvier : marque de sac, planche anatomique, lavis japonais, estampe d’art militaire, figure de tarot, planche d’herbier, enluminure de codex…
Dans son besoin d’arpenter le monde, Nicolas Bouvier manie des images qui œuvrent comme d’autant d’invitations au voyage, dans le double axe du temps et de l’espace ; il y a là la nécessité d’en faire des portes ouvertes. L’écrivain navigant déploie son ciel d’images et de boussoles particulières.
En retour, si nous avions à déterminer une image pour signifier ce que représente ce petit livre d’images, nous choisirions la figure du cairn, induisant que chacune des reproductions que l’auteur rapporte trouverait son équivalent dans un col à franchir. « Jamais je n’ai oublié, écrit Bouvier, d’ajouter une pierre à ces pyramides de cailloux qu’on appelle chez nous ‘cairns’ et au Tibet ‘chorten’, parfois assortis, là-bas, de minuscule bannières ou de lambeaux d’étoffe coloriée qui claque dans le vent et sont un silencieux hommage à ce ‘passeur’ [le col] taciturne ». L’écrivain esquisse là une géographie imaginaire (un archipel de rêves), sur une Histoire qui, elle, est bien réelle.
Car ces images, en un renversement, deviennent illustrations d’un écrit qui lui est prétexte. Elles contribuent à dessiner un lire à la fenêtre, cher à l’écrivain, « et d’un coup la peste s’éloigne, l’orage se fend sur du bleu ». Bouvier est l’auteur par qui tout semble si aérien.

 Jean-Charles Angrand 


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