C’en est trope

De Conrad à Mayotte, le racisme institutionnalisé

Jean-Baptiste Kiya / 17 juillet 2014

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Au cœur des ténèbres (Heart of darkness) de Joseph Conrad, en Garnier-Flammarion.

Conrad écrit depuis l’époque où l’on payait l’impôt du sang. Cela a peu changé : le corps est devenu tabou, la torture s’est faite psychologique : ça laisse moins de traces.

Conrad, dans son grand roman africain « Au Cœur des ténèbres », a de ces raccourcis saisissants pour dire la colonisation : « Nous sommes tombés sur un navire de guerre à l’ancre au large de la côte. On n’y voyait pas même une baraque, et ils bombardaient la brousse. Apparemment les Français faisaient une de leurs guerres dans les parages. Le pavillon du navire pendait mou comme un chiffon ; les gueules des longs canons de six pouces pointaient partout de la coque basse. Dans l’immensité vide de la terre, du ciel et de l’eau, il était là, incompréhensible, à tirer sur un continent. Boum ! partait un canon de six pouces ; une petite flamme jaillissait, puis disparaissait, une petite fumée blanche se dissipait, un petit projectile faisait un faible sifflement - et rien n’arrivait. Rien ne pouvait arriver. L’action avait quelque chose de fou, le spectacle un air de bouffonnerie lugubre, qui ne furent pas amoindris parce que quelqu’un à bord m’assura sérieusement qu’il y avait un camp d’indigènes – il disait ennemis !- cachés quelque part hors de vue. » Reste qu’on tire toujours sur des ennemis invisibles.

Tout avait commencé par un rêve : une vieille carte d’Afrique, jalonnée de blancs des Terrae Incognitae, parcourue par un enfant dont le doigt s’arrête net sur une zone blanche pour déclarer : « Quand je serai grand, j’irai là ! » Sur ce blanc, un pointillé compliqué, hiéroglyphe étrange et fascinant, qui fait penser aux ondulations d’un serpent : le tracé du fleuve Congo.
Conrad, adulte fait et nanti de son brevet de capitaine, découvre l’Afrique, et, comme pour Gide, cette découverte se double d’une autre découverte non moins inquiétante : celle de la monstruosité de l’Homme Blanc. Les brumes du rêve se tordent en cauchemar. Il dit dans ce roman le sentiment baigné de lumière que l’Afrique est, aux yeux de l’Occident, ténébreuse, incompréhensible, et qu’en retour elle dévoile les ténèbres qui se logent dans le cœur, ivre de lui-même, de ses Colons : le trop plein de lumière fait ressortir une ombre plus noire et plus profonde que jamais. Ses « darkness » sont plus encore que des ténèbres qui sont au cœur des choses, non des ténèbres opaques et tout à fait aveugles, mais « in motley » -pour reprendre un mot de Shakespeare, « bariolées » : ténèbres d’une eau trouble et nocturne qu’il faut sans cesse sonder parce qu’on ignore ce qu’elle dissimule, peut-être des hauts fonds sur lesquels risque de s’échouer le transbordeur de l’Occident.

Le bilan de la construction du chemin de fer Congo-Océan en Afrique Équatoriale Française, en 1929 fut de dix-sept mille morts pour cent quarante kilomètres de voie ferrée. C’était le prix à verser pour les « races noires » dans leur contribution à être civilisées. Les colonisateurs français considéraient les travailleurs africains comme de simples « moteurs à bananes ». En variation, ce portrait dessiné par Conrad : elle était « quelque chose comme un émissaire des Lumières, comme un apôtre au petit pied. L’excellente femme vivait en plein dans le courant de ces fumisteries. Elle parlait ‘d’arracher ces millions d’ignorants à leurs mœurs abominables’ tant que, ma parole, elle me mit tout à fait mal à l’aise. Je me risquais à faire remarquer que la Compagnie avait un but lucratif ».
Les colons français avaient la présomption de fabriquer un monde qui leur ressemblait : Adam nommait les bêtes et les choses, les colonisateurs, dans le même style, produisaient : « Grand Bassam », « Petit Popo » pour désigner les comptoirs, « des noms qui semblaient appartenir à quelque farce sordide jouée devant un rideau sordide ».

Marlow-Conrad débarque en plein midi au siège congolais de la Compagnie, il fait un détour pour se rafraîchir par les ombres du bois qui le bordent. Que distingue-t-il dans la pénombre ? « Des formes noires étaient accroupies, prostrées, assises entre les arbres, appuyées aux troncs, cramponnées au sol, à demi surgissantes, à demi estompées dans l’obscure lumière, dans toutes les attitudes de la douleur, de l’abandon, du désespoir. Une autre mine explosa sur la falaise, suivie d’un léger frémissement du sol sous mes pieds. Le travail continuait. Le travail ! Et c’était ici le lieu où quelques-uns des auxiliaires s’étaient retirés pour mourir. Ils mouraient lentement. » Page 105, description d’un mouroir à ciel ouvert, celui des travailleurs de la Compagnie qui agonisent loin de chez eux, maladie, épuisement, malnutrition mêlés dans l’indifférence la plus totale. Un travailleur qui meurt, ça ne rapporte rien à la Mère Patrie. On n’aura jamais des mots assez durs pour dire cela.

Jean-Charles Angrand


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