C’en est trope

De Conrad à Mayotte, le racisme institutionnalisé (2)

Jean-Baptiste Kiya / 24 juillet 2014

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Au cœur des ténèbres (Heart of darkness) de Joseph Conrad, en Garnier-Flammarion.

« Heart of Darkness » rapporte l’histoire d’un conteur parti à la recherche d’un autre conteur dont il veut entendre la parole, mais ce dernier, Kurtz, se dérobe en se noyant dans son propre conte. Dévoré par un imaginaire vétilleux, celui-ci finit par vomir l’univers : rien ne saurait dépasser son propre phantasme qu’il juge parfait, entendons par là : abouti parce qu’irréalisable. Kurtz représente le point extrême de la fiction, celle qui aspire à se détourner de la réalité ; aussi ne faut-il pas croire que la rencontre n’eût pas lieu et que la folie de Kurtz fût une ultime dérobade.
La rencontre est brève et décevante, car le but auquel Marlow tendait, qui consistait à tirer de cet homme, dont toute la compagnie vantait la valeur, un discours cohérent et fort sur l’Afrique, justifiant la présence et le rôle européens sur le continent, est réduit à néant, car depuis ses premières constatations africaines, le narrateur Marlow-Conrad se trouve confronté à une rhétorique vide dans laquelle le seul argument du fric, insignifiant, affleure.
Une parole du théâtre de Shakespeare que le jeune Polonais Conrad a traversé au cours de son apprentissage de la langue anglaise (son propre père étant traducteur), résume parfaitement la situation dans laquelle le narrateur est enfermé : « it is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing » (Macbeth), c’est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot, du fait même que le discours que tenait l’Occident sur l’Afrique et sa présence sur le continent n’avait aucun sens, strictement aucun. Quant au profit que la France ou la Belgique tirait de sa présence en Afrique, cela n’avait en soi aucune valeur ni sur le plan moral, ni sur le plan spirituel, et Marlow en avait pleinement conscience.

« On avait donné [aux indigènes de l’équipage] chaque semaine trois longueurs de fil de cuivre, chacun d’environ vingt-cinq centimètres ; et la théorie était qu’ils devaient avec cette monnaie acheter leurs provisions dans les villages de la rive. Vous imaginez comment ça marchait. Soit il n’y avait pas de villages, soit la population était hostile, soit le Directeur, qui comme nous tous se nourrissait de conserves, avait, pour ne pas arrêter le vapeur, une raison plus ou moins obscure. Ainsi à moins qu’ils n’avalent ce même fil, ou qu’ils n’en fassent des boucles pour attraper les poissons, je ne vois pas quel profit ils pouvaient avoir de leur absurde salaire. Je dois dire qu’il était payé avec une régularité digne d’une grande et honorable compagnie commerciale ». Voilà la paie de l’équipage « indigène »… En toute bonne logique, l’équipage composé d’une ethnie cannibale aurait dû, affamé comme il l’était, bouffer le commandement blanc, or cela ne se produisit pas, en raison peut-être –le récit ne le précise pas- de la fascination éprouvée devant un décorum absurde que les Blancs s’acharnent à maintenir et que rien ne peut justifier, si ce n’est un attachement morbide, une nostalgie pour le là-bas.
« Une fois un Blanc, en uniforme boutonné, qui campait sur la piste avec une escorte armée de Zanzibariens efflanqués, très hospitalier, de joyeuse humeur – pour ne pas dire ivre. Surveillez la route, l’entretien de la route, déclara-t-il. Peux pas dire que j’ai vu ni route ni entretien, à moins que le corps d’un Noir d’âge mûr, le front troué d’une balle, sur lequel je butai littéralement à trois milles de là, ne puisse être considéré comme une amélioration durable ».
Ainsi le colon garde-t-il le col empesé, le plastron ferme : « au milieu de la grande démoralisation du pays, il maintenait les apparences. Question de cran. »

Bien entendu, parfois le vernis craque : on intrigue, on abat des nègres pour se passer les nerfs.
Conrad détaille ce processus en superposant des descriptions évocatrices de grande qualité par lequel la civilisation européenne est venue non seulement s’enliser, mais se révéler dans les marais africains. On paie le travail nègre en fils de cuivre, mais pas seulement, l’Occident apporte sa verroterie et la camelote qu’il échange contre l’ivoire des défenses des éléphants, ces animaux qui incarnent la force vive et sauvage, indomptée de la Vie. La camelote, c’est notre société occidentale. C’est sa principale arme de guerre, avec la sottise rapace et sans pitié. La canaillerie a participé à la grande cause.
Faut-il rappeler ici le rôle de Jaurès dans cet « ensevelissement de ces contrées pour un éternel repos dans la poubelle du progrès, parmi toutes les balayures et, en style figuré, tous les chats morts de la civilisation ». Conrad évoque à grands traits cet effort que menèrent les puissances colonisatrices pour dépeupler, souiller, exploiter, acculturer l’Afrique. Il y a une dizaine d’années à peine, on retrouvait en position de monopole dans toutes les pharmacies malgaches les tétines « trois vitesses » R. qui avaient été retirées de la vente en France en raison de leur caractère potentiellement cancérigène. Tout ce qui pouvait arriver dans ces contrées-là, écrivait déjà Conrad, c’était la maladie.
Le véritable visage d’une société se dévoile dans ce qu’elle a de pire, n’est-ce pas ? – non dans ce qui se dit au milieu des ors des bureaux.

Jean-Charles Angrand


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