C’en est trope

De Conrad à Mayotte, le racisme institutionnalisé (3)

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 31 juillet 2014

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Au cœur des ténèbres (Heart of darkness) de Joseph Conrad, en Garnier-Flammarion.

L’Afrique fut trop grande pour les Européens qui ne pouvaient que s’y perdre. Joseph Conrad dit cependant quelque chose de plus.
Précisément, l’aventure de son grand roman s’achève sur le vapeur, où les « pèlerins » (comme le narrateur les appelle), s’offrent une petite « partie » de carabine à tirer du nègre : « cette bande de crétins, sur le pont se payèrent leur petite partie ». En 1883, à Hué, les troupes françaises ne firent pas moins : c’est Pierre Loti qui en fit le tableau pour le Figaro avec une complaisance telle que même la droite s’en offusqua. L’amitié qu’échangeait l’éditeur, Juliette Adam, avec Jules Ferry sortit d’ailleurs d’affaire le mondain reporter.
Mais ce n’est pas que sur les nègres que les colons de Conrad-Marlow tiraient, c’était surtout sur leur petitesse et leur mesquinerie, mais là ils les manquaient à chaque coup...

Cette perte du réel, l’écrivain l’a autopsiée, de la même manière que l’absurdité de la présence coloniale, en voici ses termes : « Vous ne comprenez pas. Comment feriez-vous ? – avec du pavé solide sous les pieds, entouré de bons voisins prêts à vous applaudir ou à vous tomber dessus, allant à pas comptés du boucher à l’agent de police, dans la sainte terreur du scandale, de la potence et de la maison de fous – comment imagineriez-vous la région précise des premiers temps où la démarche sans entraves d’un homme peut l’entraîner, en passant par la solitude – la solitude absolue sans agent de police – par le silence – le silence absolu où ne s’entend nulle voix de bon voisin, d’avertissements chuchotés touchant l’opinion publique ? Ces petites choses font toute une énorme différence. En leur absence, il faut retomber sur sa force intérieure, sur sa propre capacité de fidélité. » La fidélité à soi et à une certaine idée de l’homme.
L’Afrique dépeuplée, l’Afrique souillée, l’Afrique exploitée, l’Afrique acculturée. Hier, au Congo, à Dakar, en Indochine, aujourd’hui à Mayotte, l’État n’a fait que maintenir les apparences. Et pour se maintenir, il faut du commerce : acheter les consciences, revendre de la camelote, du rêve - celui de la consommation. Combien de Mahorais sont allés à hypothéquer leurs terres pour acquérir le 4X4 de leurs rêves, contractant ainsi des prêts auprès des banques qu’ils n’ont pu rembourser qu’en cédant leurs propres champs, leur unique source de revenu, sur lesquels vont s’ériger les futurs grands ensembles, les futures banlieues dont rêve Mamoudzou, et les promoteurs immobiliers qui patientent dans l’ombre. Aux portes du chef-lieu, s’étale Mangatélé, le « plus grand bidonville de France » avec ses ruelles de boue entrelacées, ses onze mille habitants, la plupart considérés comme « étrangers », alors qu’ils viennent des îles voisines, et non des 9000 kilomètres qui séparent Mayotte l’exotique de la France. Ajoutons ses marchands de sommeil qui sont Mahorais. Comment se fait-il qu’historiquement peu peuplée, Mayotte possède la plus forte densité de population des départements ultramarins ? Comment se fait-il qu’en dépit du Visa Balladur et des reconduites à la frontière, 40% de la population mahoraise soit officiellement considérée comme « étrangère », entendons par là d’origine comorienne ? Comment se fait-il que le bras de mer qui sépare Mayotte d’Anjouan soit devenu le plus grand cimetière de l’Océan indien ? La richesse là-bas a de ces airs, une telle morgue, cette richesse apportée par la France a créée une énorme pompe aspirante. Le Conseil Général estimait à 400 nouveaux « clandestins » par jour, en 2008.
Bien évidemment les expulsions sont une plaisanterie de chiffres : autant vouloir vider un fleuve. On évalue en dizaine de mille, chaque année, le franchissement du bras de mer de 70 km qui sépare Anjouan de Mayotte.
En 2008, il y eut, d’après le Ministère de l’Intérieur, à Mayotte 16 mille reconduite à la frontière, alors que le centre de rétention de Pamandzi ne dispose que d’une capacité de 60 places !

« Et à la fin de cet appel émouvant à tous les sentiments altruistes qu’il faisait flamboyer devant vous, lumineux et terrifiant (écrit Conrad), comme un éclair dans un ciel serein : ‘Exterminez toutes ces brutes !’ » Aujourd’hui, la puissance coloniale ne procède plus comme par le passé, on efface d’une toute autre façon : on ne se salit plus les mains, on fait des décrets, rédige des ordonnances, puis on tourne le dos pour ne rien voir. Résultat : plus de 15 mille morts en moins de 20 ans, victimes de la traversée dans des conditions déplorables entre deux îles d’un même archipel.
Les Mahorais partagent la même religion, la même langue, la même culture que leurs frères comoriens. Chaque famille a des attaches dans les îles sœurs, y compris celle des élus. Les Métropolitains sont infiniment plus éloignés à tous points de vue des Mahorais que les Comoriens.
À l’occasion du référendum, il n’a pas été demandé à la métropole ce qu’elle pensait de ce rattachement à des milliers de kilomètres.
Un jeune Mahorais, ses études de psycho à Clermont achevée, est revenu à Mayotte pour chercher du travail. Malgré sa pugnacité, il s’est retrouvé inscrit à pôle emploi. Et comme il se plaignait devant sa famille, je me souviens de ce que son père lui avait répondu : « C’est toi, mon fils, le fou qui est allé faire des études là-bas qui ne te servent à rien. Est-ce qu’il y a un seul établissement pour les fous, ici à Mayotte ? Nous, nos fous on les prends, on a les cérémonies de patrosi et de djinns, pour ça. Qu’est-ce que tu as appris en France ? Qu’est-ce que tu as fait là-bas, à part dépenser notre argent ? Tu nous fais honte à présent. Dans le quartier, on n’ose plus parler de toi. Par Allah, le seul garçon qui a fait des études, et qui nous revient ne sachant rien faire ! »

Je me souviens d’un fonctionnaire français à Mayotte qui, à l’occasion de son divorce en 2005, a vu débarquer une enquêtrice sociale. Il habitait un petit F2 de la SIM, avec une seule pièce climatisée, petite. Son bébé de 1 an dormait dans le seul et grand lit, il prenait encore des biberons la nuit. L’enquêtrice conclut que l’enfant « présentera des troubles du sommeil » (R.G. n°24/05). Ah bon ? Mais les Mahorais, ils dorment avec leur nourrisson, et ils ne manquent pourtant pas de sommeil que je sache. En effet, jusqu’à ce que l’enfant suivant paraisse, les parents dorment avec leur dernier-né. Réponse de l’Enquêtrice méprisante et raciste : « Oui, bien sûr, mais vous voyez où ils en sont... »
Un pédopsychiatre de La Passerelle à Cayenne disait en haussant les épaules que les juges étaient les premiers à faire dormir leur bébé, dans le lit commun. Nous avons parlé d’allaitement nocturnes, de biberons et de la peur de la mort subite du nourrisson…
L’enquêtrice sociale à cette époque, qui oeuvrait sur Mayotte, était en concurrence avec une enquêtrice de La Réunion. Pour palier à cette instabilité que ce travail représentait en terme de parts de marché, il était nécessaire pour elle de jauger l’affaire à travers les mots et la tournure qu’employait le juge qui lui présentait l’affaire pour savoir de quel côté il fallait faire pencher la balance. Le juge avait alors tout loisir de dissimuler sa décision derrière le rapport de l’enquêtrice sociale, même s’il était biaisé. L’épouse avait-elle caché une nouvelle grossesse, un appartement fictif, un employeur qui ne l’était pas ? Le fonctionnaire eut beau demander une nouvelle enquête, il n’est pire sourd qu’un juge qui ne veut pas entendre. Et à Mayotte, ils sont plus sourds qu’ailleurs du fait que les fonctionnaires passent et ne restent pas. Tout le monde sait que la représentation et la défense des fonctionnaires posent problème sur l’île, ceci pour deux raisons. La première, c’est la prime ; la seconde c’est la durée du contrat qui les lie à Mayotte. Il est d’autant plus facile de se débarrasser d’un fonctionnaire récalcitrant qu’un terme peut être mis à tout moment à son contrat.

Toujours est-il que l’ami en question m’avait dit ceci : « La justice française n’a pas voulu de la vérité en bloc, elle l’aura donc en tranches. Ça risque d’être long. Jules Renard l’a écrit dans Poil de Carotte : le mensonge ne sert à rien, qu’à gagner du temps. Mais moi maintenant, j’ai tout mon temps. »
Dès l’installation des fonctionnaires, dans les différentes administrations, leur est brandi le fameux « Vol Bleu » (retour à la case départ des fonctionnaires indélicats) pour que ceux-ci comprennent qu’en échange des primes importantes qui leur sont conférées il leur est demandé de se taire. C’est de cette manière-là qu’on leur fait comprendre que savoir fermer les yeux sur la situation à Mayotte est une insigne qualité. Statutairement, les fonctionnaires sont attachés à leur poste deux ans, par contrat – un contrat qui n’est renouvelé par la hiérarchie que si l’on est sage, prime à l’appui, ce qui ne manque pas d’attirer ce qu’on appelle « les chasseurs de primes », ces employés par exemple qui construisent en métropole et qui n’ont aucune espèce d’attache sur leur lieu de vie et de travail temporaires, ce qui entraîne forcément une justice protectionniste.
De plus, ce turn-over est nécessaire pour briser toute continuité mémorielle. Il ne faudrait pas regarder de trop près ni trop longtemps la situation que l’État entretient dans l’île : on risquerait de comprendre comment les choses s’y passent, et la protection qu’y bénéficient les élus. Il est nécessaire sur ce petit territoire de ne pas écrire l’histoire quotidienne. La prime est gage de silence. L’implication du personnel d’État sur le terrain en est forcément limité et ne peut se faire sur le long terme. Pas de continuité, pas de conservation de la mémoire. Il y a des choses à faire oublier, si ce n’est à grignoter : à commencer par la culture, la langue mahoraises, le pillage des biens, la continuité culturelle, linguistique, familiale entre les Comores et Mayotte.
D’où les interrogations de nombre de fonctionnaires, cette incompréhension qu’ils ramènent généralement dans leurs valises.
À Mayotte, avec les primes, la présence française ne fait qu’intensifier les inégalités entre métropolitains et locaux, entre Mahorais eux-mêmes, entre Mahorais et clandestins, la population de Mayotte et celles des autres territoires voisins. D’où cette immense pompe aspirante et les tensions qui en découlent. Bien sûr, cela n’a pas de sens commun. Là-bas plus qu’ailleurs résonnent les vers du poète Conventy Patmore : « La civilisation de ce temps mange son chien crevé dans un plat d’or ».

Jean-Charles Angrand


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