C’en est trope

De deux choses lune…

Jean-Baptiste Kiya / 27 août 2015

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Pierrot ou les Secrets de la nuit de Michel Tournier, en Folio cadet.

Michel Tournier a donné une histoire à un vieil air lunaire composé par Lully (dit-on), le compositeur attitré paradoxalement du Roi Soleil. Ce vieil air sautillant, c’est « Au Clair de la lune », et le conte a pour titre « Pierrot ou Les Secrets de la nuit ». On affirme qu’il existe tellement de variations de cette chansonnette qu’il y a de quoi danser le long d’un rayon de lune et y monter en gigotant. Mais, garde au retour :

« J’n’ouvre pas ma porte
À un ptit sorcier,
Qui porte la lune
Dans son tablier. »
Ce à quoi Pierrot, visage tout poudré de farine, répond par la plume de Marceline Desbordes-Valmore :
« Ma demeure est haute,
Donnant sur les cieux ;
La lune en est l’hôte
Pâle et sérieux. » (S’il vous plaît, prenez garde à la marche, marquez le temps et n’oubliez pas la diérèse).

Le conte inspiré par la chanson ouvre la porte du cœur du vieil ami Pierrot, un Pierrot à la légèreté de duvet. Le personnage, en écrivant son poème à Colombine, s’est envolé, emporté par sa plume et le vent de l’écriture. Il est ce nouvel Icare surgit tout ailé de la Querelle des Anciens et des Modernes qui n’oublie pas que nos racines sont au ciel. Une plume pour écrire du haut des cieux et le noir de la seiche au fond de l’encrier tiré des abysses marins : c’est toute la verticalité du monde qui est conviée dans l’acte d’écrire. Et à l’instar du héros grec, Pierrot se noie, non dans une mer éponyme, mais dans ses propres larmes.
« Mon ami Pierrot, prête-moi ta plume pour t’écrire un poème. »
Les trois personnages qui peuple le récit de Michel Tournier, Pierrot, Arlequin et Colombine, se retrouvent embarqués dans un système d’oppositions complexe et croisé, des courants marins qui rapprochent ou éloignent leur canot, de ces oppositions qu’analyse l’auteur dans l’essai « Le Miroir des Idées » : antonymies primordiales élevées en « catégories de l’esprit ».
Un tableau peut rendre compte de ces tensions opposées qui font la dynamique du texte ; le voici, ci-dessous, suivant la progression du récit :

Un schéma qui montre, à travers les oppositions qui structurent le conte et tiraillent les personnages, l’hésitation de Colombine dans ses choix, se rangeant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre : si elle penche pour Arlequin c’est pour in fine le regretter et en rabattre du côté de Pierrot, alors qu’il se fait tard, trop : la lune elle aussi se couche. Le conteur le rapporte dans son analyse : « L’un des canevas de la Commedia dell’Arte consiste à montrer l’inconstante Colombine, qui hésite entre deux types d’hommes [l’un lunaire, l’autre solaire], pour se laisser séduire par le plus brillant et amusant – Arlequin – et regretter ensuite amèrement ce choix. »
Devant la chanson de Lully, trop pétillante à mon goût, le cœur se fait Colombine, et incline davantage vers celle, douce-amère, de Laforgue, vrai hymne à un anarchisme rêveur, qui délaisse ce monde trop vieux dans lequel on naît trop tard, pour des pays à découvrir, des terres vierges à inventer sur lesquelles règneraient l’Idéal. Elle susurre :

« Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot,
Filons en costume
Présider là-haut.
Ma cervelle est morte,
Que le Christ l’emporte !
Béons à la lune,
La bouche en zéro. »
Pareille bagatelle attend ses conteurs éclairés, qui se contenteraient de danser sur la lune avant que la nuit ne l’emporte.

À mes filles


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