C’en est trope

De la grande tenture du monde

Jean-Baptiste Kiya / 31 mars 2017

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Le diable est dans les détails de Leïla Slimani, éditions de l’aube.

« ‘Écrasez l’infâme’ ?, s’étonnait le Chevalier de Jaucourt. Mais pourquoi donc ?… Il s’écrase très bien tout seul ».

On était loin des « crachats sérieux sur les axiomes sacrés » de Lautréamont, du jet de bave que le crapaud lançait au front du Créateur (Maldoror, III).

Si, pour Leïla Slimani, « le Diable est dans les détails », Dieu ne l’est pas moins et souvent même plus férocement (burkini, signe de croix, sa forme, voile ou pas, 3 ou 4 clous à la croix, la calotte ou la barbe…) À propos de détails, la jeune auteure relate un souvenir qui la poursuit encore : « Quand j’étais enfant, au Maroc, nous apprenions le Coran à l’école. Une partie de l’après-midi était consacrée à réciter par cœur des passages du livre saint. Pour être tout à fait honnête, j’ai presque tout oublié. Mais ce que je n’ai pas oublié, c’est ce jour où notre maîtresse nous a raconté l’histoire de l’araignée qui, pour protéger Mohammed de ses ennemis, a tissé une toile devant la grotte où s’était réfugié le prophète. J’avais huit ans, des parents humanistes et amateurs de débats. Je me suis levée et j’ai dit : ‘Mais c’est impossible ! Une araignée ne peut pas faire une telle chose en si peu de temps.’ La maîtresse s’est avancée vers moi et elle m’a giflée. ‘Tu devrais avoir honte d’insulter ainsi Dieu et ton prophète’ ».

Rentrée chez elle, elle raconta son agression à ses parents, elle reçut une autre gifle.

De la sorte apprit-elle que l’ijtihad, l’interprétation du Coran, était fermée depuis le XIVe siècle.

Alors que penser de la jument de Mahomet dont les enjambées s’étendent aussi loin que peut porter la vue ?

« Pourquoi fait-il jour ? » lançait un jour un prof de géo à ses petits élèves mahorais.

« Parce que Dieu ».

La bibliothèque d’Alexandrie fut détruite sur ordre du calife Omar, au VIIe siècle au motif que : « Quant aux livres, soit ils disent la même chose que le Coran, et ils sont inutiles ; soit ils disent autre chose, et ils sont faux et dangereux ».

Selon l’ALESCO (l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences), le monde arabe compte 60 millions d’illettrés sur une population de 280 millions, chaque habitant ne consacre que six minutes par an à la lecture d’un livre, et la grande majorité des livres édités parlent de religion. « Tous les dictateurs arabes le savent bien, analyse Slimani : en éduquant les hommes, on prend le risque qu’ils vous renversent. Et qu’ils défilent un jour, un stylo à la main. »

Saint Augustin au IVe siècle considérait comme évident qu’on ne puisse au paradis parler que l’hébreu, d’autres aujourd’hui estiment qu’il s’agit de l’arabe : c’est toujours la même scie. « En Orient, depuis mille trois cents ans, cinq fois par jour : ‘Allah est grand !’ On peut raisonnablement penser qu’il a compris », notait l’écrivain voyageur SylvainTesson.

En Algérie, Anouar Rahmani, un étudiant de 25 ans et romancier est convoqué le 27 février dernier par la police judiciaire pour avoir fait discuter dans un roman un enfant avec un SDF qui se fait appeler « Dieu » et qui explique avoir créé le ciel à partir d’une bulle de chewing-gum. « Pourquoi avez-vous insulté Dieu ? », « priez-vous ? » Silence du jeune homme qui estime qu’il s’agit de conviction personnelle. L’article 144 bis du code pénal punit de 3 à 5 ans de prison quiconque « offense le Prophète » et « raille la religion et Dieu ». Déjà en septembre 2016, la cour d’appel de Sétif avait condamné Slimane Bouhafs, un chrétien converti, à 3 ans de prison pour des posts sur Facebook portant « atteinte à l’islam ». Où sont passés les Printemps arabes ?

Et pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi, ce monde-là a eu aussi les yeux antilope de Shéhérazade qui portaient bien plus loin que ne le peut la vue, et donc la jument du Prophète.

La tendre jeune fille racontait des histoires pour civiliser les barbares. Salman Rushdie dit d’elle qu’elle nous oblige à nous arracher au masque de l’habitude.

Depuis Voltaire, pour dire ‘Tiens-toi bien’, on peut dire : ‘Tu n’as qu’à te porter comme une phrase…’, et pourtant il se plaignait déjà que la langue française n’était « qu’une gueuse pincée. »

« À présent, il y a autant de musulmans que de marques de voitures, insiste Slimani. Et chacun pense qu’il vaut mieux que les autres. De mon temps, ça n’existait pas. Il y avait bien des juifs, qui étaient différents. Et encore, est-ce qu’on ne célébrait pas les fêtes avec eux ? Est-ce qu’on ne disait pas Sidna Moussa par respect pour leur prophète ? »

Quand la vie ressemblera à un désert - le désert des esprits-, que les bombes et les balles auront tout décimé, et ravagé sur leur passage, que la Loi aura pris la place des sentiments, qu’elle aura mis au pas Shéhérazade, interdit les sourires, qu’aurons-nous gagné définitivement ? Quand les hommes ne seront plus que des Juges face aux autres et face à eux-mêmes, nous serons condamnés à errer sans fin, vides. Sans doute, est-ce cela le Pays de la Loi.

Jean-Baptiste Kiya


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