C’en est trope

Dédale de gargouilles

Témoignages.re / 12 septembre 2013

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“L’Histoire des labyrinthes” par Jean Macrez, imprimerie Paroisse Notre-Dame d’Amiens, Claude Soullez.
Pour le chemin du labyrinthe, se reporter sur le site du journal,
- à l’article sur Borgès, rubrique “C’en est trope !” : « Ces labyrinthes dont on perd la trace (la disparition de Borgès) »
- et, rubrique “Handicapables !”, à la nouvelle : « De l’usage de Facebook (La construction du labyrinthe) ».

Accepter d’être enfermé dans le labyrinthe, où la part de liberté est démultipliée. Puis, hic et nunc , résister à la peur du multiple, c’est-à-dire d’être éclaté.

Entrer dans le labyrinthe, c’est accepter l’enfermement, c’est se prêter à la mesure du labyrinthe : Les Anciens respectaient les limites. Ils disaient : après cela, les dragons.

Le labyrinthe avale, il intègre l’avancée — l’enfoncement —, il dramatise les pulsions de doute, creuse les tentations (du retour, de l’abandon), il éprouve la patience, dévide son fil de braise : Et si le labyrinthe était vide, vacuum , chose vide ? Un art du vide ? Présentation du néant ? Une autre forme du Tao, qui inclurait son contraire — parce qu’à la fois Voie et sa perte.

Labyrinthe créé/équilibre catastrophique/contradictions d’infinis.

Ce chemin ne mène pas, il démène.

Dysfracté : Babel, labyrinthe vertical ; Échelle de Jacob, songe toujours renouvelé d’échelles proliférantes et contiguës... La quête de Jacob est la quête des correspondances — quitte à perdre le réel. La lumière sourde de l’intérieur, Le Piranèse l’a dévoilée.

Laisser ensuite l’opportunité au labyrinthe de pouvoir se cristalliser en soi, en cueillir le jardin intérieur. L’ Hortus conclusus , le Jardin Clos des cloîtres médiévaux s’ouvre seulement vers la Divinité céleste dont elle est le reflet — jardin clos au centre duquel s’épanouit la rose, fleur fragile dans son infinie perfection, et dont l’expression transcendée est son propre parfum : retour vers le ciel dès lors même qu’il se penche vers cette miniature du Paradis édénique offert, retrouvé, mais sans cesse caché. Dédale de senteur dont le centre est enfoui, rêve d’Icare de fuir non par l’horizontalité, mais par la verticalité.

La rose est la seule fleur mise en abyme. Se souvenir de la première strophe de l’Ode à Cassandre et de sa proposition incise dans une autre proposition. Espace démultiplié de la rose : à la fois lieu de progression et d’immobilité, confiné dans un rapport d’identité. La syntaxe de l’Ode à Cassandre est à l’image même de l’enchevêtrement de la rose : elle est le lieu de toutes les promenades. Labyrinthe païen de l’infinie volupté offerte par le détail.

S’enfle la métaphore filée du labyrinthe dans le discours de Phèdre (vers 656 à 660, « labyrinthe » ... « détours » associée à l’image de la chute : « descendue » qui fait écho à la rime « perdue » , isolée en fin de vers)... discours où elle se montre perdue dans son propre dédale et rattrapée par le Minotaure. Le dénouement de la tragédie voit tout entier le triomphe du monstre : Thésée perd la bataille ultime contre la bête invisible qu’il n’a pas pu affronter. Il fait face à sa propre défaite. La pire des défaites est celle à laquelle on survit : Thésée est contraint à contempler sa propre monstruosité, le meurtre d’Ariane. Qui a tué qui ?...

Christianisation du labyrinthe : IVe siècle, Orteausvielle, Algérie ; gravé sur un mur de la cathédrale de Lucques ; l’abbaye de Saint Bertin, Saint Omer ; Saint Quentin ; cathédrales de Sens, de Poitiers de Chartre, de Reims : dialogue de labyrinthes. Le pèlerin à genoux l’empruntait. Persévérance est mère d’indulgence. « Le chemin du paradis de la Jérusalem céleste part de l’extérieur pour aboutir au centre ». « Avant de pénétrer dans l’enceinte sacrée de la nef, le pèlerin devait se dépouiller de ses péchés et les laisser accrocher aux gargouilles et aux chimères de la Cathédrale qui allongeaient leur cou comme de véritables patères dressées vers le vide ». La hauteur prestigieuse de la nef de la cathédrale de Reims est aspiration de l’âme vers la lumière, vers la recherche de la divinité. Sur les genoux, en signe d’humilité, le pèlerin suit la ligne de marbre bleu, le blanc matérialisant le vide qui borde le pécheur. Le chemin mène au centre de la figure géométrique, où trône une croix, croix du Christ, direction les quatre points cardinaux, les quatre coins du monde, rose des vents au parfum ineffable, suivant les diagonales de l’octogone labyrinthique : explosion des directions, surmontées de lys : le paradis se prolonge partout, dès lors il intègre le labyrinthe de la vie. Le parcours sinueux s’approche du centre, puis s’en éloigne, le pèlerin fait le tour du Paradis de près, de loin, sans pouvoir y accéder, métaphore de la vie, métaphore de la littérature et, entre les deux, le parcours d’un autre labyrinthe, caché.

Au centre du tracé se trouve le bout du monde. Il est le trop visible qui s’efface. Que cherchons-nous, en nous-mêmes, si ce n’est cela ?

Thésée entre dans le labyrinthe, mais en même temps, il entre dans l’oeuvre d’art et s’y trouve nié.

Ligne de l’écriture, ligne du labyrinthe superposées — cependant qu’on écrit à l’envers du labyrinthe : plus on écrit, plus on s’éloigne de l’issue. Être comme Léonard de Vinci, chercher à se perdre dans le labyrinthe pour en admirer les entrelacs.

Jean-Charles Angrand


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