C’en est trope

Dernier amour

Jean-Baptiste Kiya / 23 juin 2016

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Le Renard dans l’île de Henri Bosco, en Folio junior.

Les souvenirs de lecteur, c’est un peu comme des ailes de papillons, vous essayez de les saisir et les couleurs s’en vont. Avec la poudre qui reste sur les doigts. Et vous sentez combien il est nécessaire d’y revenir, d’ouvrir le vieux livre presque aussi âgé que vous, oublié sur l’étagère, pour que la fleur enclose se rouvre, elle aussi, libérant ses parfums d’alose, de thym vert et d’ail sauvage.

La voix du passé vous remonte alors à la gorge, vous l’entendez, celle de votre grand-tante qui vous disait jadis : « Parlez aux morts, cela leur fait du bien ».

Parler aux morts, oui ; c’est cela le travail du rêve.

Le lecteur s’enfonce dans le roman de l’enfance, comme dans un bois épais qui n’aurait pas de chemin. Mais pour mieux en saisir la portée (ainsi parle-t-on d’un fusil), autant faudrait-il en fouiller les ravins, monter au grenier, ouvrir les vieilles malles : aller chercher Bachelard dans Henri Bosco.

Tante Martine en sait quelque chose : ce n’est pas le premier amour qui compte le plus. On est si bête alors. Tellement… en recherche d’âme, comme le renard blanc, à défaut de soi-même de sorte qu’il ne nous est pas possible de goûter pleinement au Miel de l’amour. Tante Martine ne l’ignore pas : c’est le dernier amour, celui qui signe l’existence, qui compte le plus. C’est le seul qui compte - celui qui réalise l’accord non pas avec celui qu’on a été, qui fut tellement à déterminer, embryonnaire, mais qui prolonge la somme qui fait ce que nous sommes.

La vieille dame le dit si bien : les songes se jouent dans la matière des choses. Certes il y a le déchirement des paroles volées qui ne nous étaient pas destinées, le gris de la résignation (Un Palais de justice ? Comment ils peuvent vivre là-bas : même un chien n’y survivrait pas… C’est gris, tout est gris, les âmes aussi : elles prennent la couleur des sentiments qui y règnent). Oui, il y a dans ce monde décrit la pauvreté, la résignation, et la méfiance, cet antique sentiment, que nous avons trop vite délaissé parce qu’il ressemblait trop au ressentiment. Cette méfiance des Anciens qui a pour nom aussi la prudence et qui faisait qu’on écoutait plus qu’on ne parlait, qu’on observait plus qu’on ne se montrait. C’était celle des taiseux, des sages. Une prudence tirée de la nuit, de la campagne, de la sauvagerie des bois, de la solitude même perdus.

C’est le bon sens contre le cœur : barre et tanque à la porte du cœur. Et pour cela Tante Martine se poste en sentinelle de l’ombre, elle est la gardienne des ombres, dans un pays envahi de ténèbres et de silences : « Qui parle du balai fait venir le balai ». Méfions-nous de l’âne qui mange le papillon avec l’herbe.

« On ne trouve plus de lions ni de tigres dans le quartier où nous habitons depuis quarante ans… Du moins, on le dit… Mais, si l’on n’entend plus rugir ces bêtes sauvages, il y a toujours et partout, ici comme ailleurs croyez-moi, des monstres qu’on ne voit jamais, et contre lesquels il est bon de rester sur ses gardes… Toutes les dents qui cherchent à vous mordre ne sont pas des dents que l’on voit. Mais on les sent ! » Alors se profile la flamme blafarde du renard blanc dans la nuit. Une flamme qui n’éclaire pas, mais brûle ; qui ne réchauffe pas, mais aveugle.

Car le renard est l’animal de feu, de tous temps proche de la salamandre. Non pas du feu domestique, celui qu’on fourgonne, mais du feu sauvage, qui part avec le vent et qui revient en brûlure. « -Ils ont dû lui jouer un de ces tours pendables de Caraques qu’une bête ne pardonne pas, Tante Martine !…

Elle en tombe d’accord, la bête cherche sa vengeance.

— Et maintenant, le tison du diable lui brûle la peau ! Elle devient folle, rien ne lui fait peur ! Ce n’est plus un renard, c’est un feu follet !… »

Un renard qui flambe dans le noir que les garçons devinent : « Et la voix a repris cet accent inconnu, ce timbre impersonnel, qui m’ont tellement effrayé, quelques heures plus tôt. » Lié à la nuit, à la lune, à l’âme aussi, il est la lueur dans l’ombre qu’on ne peut chasser, vers lequel on est attiré, dans lequel on est prêt à s’enfoncer, comme dans une grotte. L’ombre qui tue les chemins par lesquels erre celui qui est responsable de ce que Martine appelle les « actes de l’ombre »

« Et si l’âme, tu ne la tues pas, lui, vit encore, et il te tourmente… Il n’y a rien de plus vindicatif, rien de plus malheureux… rien de plus dangereux aussi qu’une âme de renard tué, ça cherche un corps pour y revivre… Et même un corps d’homme ou de femme…

Elle se signe.

— … Un corps d’enfant surtout.

Elle se signe une seconde fois. Et puis je l’entends qui murmure :

— … Un corps d’enfant qui aurait perdu la raison… »

Bosco sait faire venir lentement les choses, il va où le dictionnaire ne va plus.

Il y a l’errement du bien, comme il y a l’errement du mal, disait sentencieusement une vieille âme, et le roman comme l’auteur ont leur part d’ombre attachée. Les Caraques, ces arracheurs d’âmes, gitans contre terroir, le sauvage contre le domestique, le nomade contre le sédentaire, Abel contre Caïn, la crainte de l’étranger, au détriment de ce qui n’est pas soi : vieille malédiction aux yeux de feu dans l’âme nocturne, fantasmagories lunaires.

La nuit est quelquefois une lampe : elle nous laisse apercevoir ce que nous ne devrions pas, et nous nous surprenons à endosser l’habit de Bargabot, le braconnier, ce chasseur d’ombres, pour les repousser toujours plus loin.

Jean-Baptiste Kiya

À Anne-Lise.


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