C’en est trope

Des pieds de la tête

Témoignages.re / 22 août 2013


La construction aventureuse que suppose la pratique de la lecture se réalise par superpositions . En l’occurrence, il s’agit de poser une lecture sur d’autres lectures, une voix sur d’autres voix, à travers la nôtre pour s’interposer — de sorte à ce que se réalise une construction plus ou moins en équilibre. Ainsi au cours de la lecture de Cette misère des souliers de Herbert George Wells s’est mis à retentir en moi un petit air familier :

« Savez-vous planter les clous

À la mode, à la mode,

Savez-vous planter les clous

À la mode de chez nous ?

On les plante avec le pied,

À la mode, à la mode,

On les plante avec le pied,

À la mode de chez nous… »

Les souliers vivent comme les savons : toujours en diminuant. À travers eux, perce la misère humaine. Le monde, s’il n’était pas dirigé par l’incurie, verrait à ses pieds. À l’époque victorienne, du faste et de l’apparat de la gentry, Tories et Whigs se sont plus à regarder les sommets.

Certes H.G. Wells n’avait pas beaucoup de mérite : son père était boutiquier en faillite, et lui, enfant, passait son temps à observer par la lucarne en sous-sol le va-et-vient des souliers et le piétinement continuel des clients rébarbatifs : ballet de bottines, souliers, chaussures, galoches. « Ce n’est que plus tard, et à force d’attention, que j’ai ajouté des têtes, des corps et des jambes à ces attributs », avoue-t-il.

S’ensuit un inventaire des maux que procurent les mauvaises chaussures, talons écorchés, frottements, cors. Les gens étaient mal chaussés à l’époque. L’auteur imagine le parcours du combattant d’un philanthrope désireux de se consacrer à chausser décemment ses contemporains : « Imaginez que vous essayiez de vous-même d’organiser quelque chose comme une Expédition pour des souliers gratuits » . Et les barrières de se dresser : l’accaparement des terres, les compagnies maritimes et ferroviaires désireuse d’empocher au passage un maximum de profit. Il s’élève contre ceux qui prennent beaucoup et ne donnent jamais. D’où la nécessité de faire front devant une société où règne l’accaparement. Aussi part-il des souliers pour arriver à la révolution en marche. Une même dialectique du haut et du bas joue dans La Machine à remonter le Temps : celle qui dit délivrez le bas, et vous délivrerez le haut, mais pour délivrer le bas, autant faut-il que le haut s’y résigne. Les seuls obstacles que rencontrerait le soulèvement de la misère, souligne l’auteur avec raison, seraient de l’ordre du défaut d’imagination et de la timidité.

Des chaussures, le penseur glisse au vêtement, des vêtements à l’habitat, de l’habitat à l’éducation, etc., une pente qui pourrait mener à la littérature. À considérer que l’on veuille bien d’une littérature populaire de qualité, il serait nécessaire qu’elle contourne les marchands de papier et les marchands d’auteurs. Aujourd’hui internet fait figure de vecteur privilégier. Il faudrait sur ce point inciter les auteurs à offrir au public le meilleur, sans passer par les intermédiaires coûteux. Il devient urgent de faire des dépenses d’altruisme dans ce domaine-là, si on ne veut pas d’un Golem pour voisin.

Il n’est pas anodin que ce soit le mouvement Lutte Ouvrière qui ait publié ce récit : Lutte Ouvrière, qui milite pour que la classe ouvrière prenne en main les rênes du devenir social. Le mouvement, nous rapporte un de ses adhérents, a commencé à se constituer à La Réunion depuis le début des années 90 ; il constitue sans nul doute par ses publications une mine dans laquelle on peut puiser.

Jean-Charles Angrand


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