C’en est trope

Deux Noëls, un rêve

Témoignages.re / 29 décembre 2011

Ce n’est pas un Noël, mais deux dont il est question dans ce Noël de Truman Capote (1924 1984) : ceux du jeune narrateur Buddy, à successivement 6 et 7 ans. Ceux aussi de la cousine Miss Sook ; continuité étonnante car plus de 27 ans séparent la rédaction de ces deux récits.

Noël n’est pas qu’une fête lumineuse, c’est un éblouissement, un émerveillement, un mystère, mais peut à tout moment se renverser pour devenir la perte des illusions, de ce regard merveilleux que portent les premières années de la vie sur un monde déjà usé.

Et si le Père Noël n’était que de la « fichaise » comme le dit le cousin Billy Bob ? « Mon oeil ! Croire au Père Noël... Autant prendre une mule pour un cheval ! Le Père Noël existe, s’insurge Buddy, parce qu’il obéit à la volonté de Dieu et que la volonté de Dieu est la vérité ».

Deux univers trouvent dans ce récit leurs lieux d’affrontement, chacun a ses propres lois : celui du cousin, du père intérimaire, au cynisme froid et puis celui de l’enfant et de Miss Sook attentionnée, à l’idéalisme douceâtre.

L’expérience est contraire au petit garçon de 6 ans qui vient visiter un père inconnu en bus à l’autre bout des USA au moment de Noël : « Je me cachai le balcon parmi les bougainvillées. De là, je voyais en entier le salon, l’arbre de Noël et la cheminée où les bûches achevaient de se consumer. En plus, je pouvais suivre des yeux mon père. Il tournait à quatre pattes sous l’arbre où il disposait une pyramide de paquets. Enveloppés de papier violet, rouge, or, blanc et bleu, il en montait des bruits de froissement tandis que mon père les déplaçait. La tête me tournait, car ce spectacle me contraignait à réviser toutes mes croyances ». La défaite du Père Noël entraîne, dans sa débandade, le bon Dieu : « Si ces cadeaux m’étaient destinés, alors ils n’avaient certainement pas été commandés par le Seigneur et apportés par le Père Noël ».

Homme d’affaires, issu d’une bonne famille de La Nouvelle Orléans, le père de Buddy se transforme, le temps des vacances, en un vulgaire gigolo pour femmes âgées. Quant à sa mère, qu’il ne voit pas plus, elle qui est décrite au début douée d’« une intelligence exceptionnelle, la plus belle fille de l’Alabama », elle a « suivi la route fatale du Seconal

Et, pour finir, le garçon se heurte à l’image du paternel, ivre, s’agrippant à lui, lui murmurant au terme de son droit de visite : « Écoute moi, Buddy. Dieu n’existe pas ! Le Père Noël n’existe pas ! »

La vision de Buddy tombe t elle du rêve pour s’écraser sur la plate matérialité du monde ? Le papillon se blesse t il les ailes à la vitre de la sordide réalité ? La dernière et la plus haute leçon du récit revient à
la cousine Sook, vieille femme poétique : « Bien sûr qu’il existe le Père Noël. Simplement personne au monde ne pourrait faire tout ce qu’il a à faire. Alors le Seigneur a réparti la tâche entre nous tous. Voilà pourquoi tout le monde est le père Noël. Le Père Noël c’est moi, c’est toi. Et même ton cousin Billy Bob. Maintenant il faut dormir. Compte les étoiles. Pense aux choses les plus silencieuses. Comme la neige. La neige parmi les étoiles ». Et les étoiles de scintiller, et la neige de tournoyer dans la tête de l’enfant...

Le conte trouve son point d’aboutissement dans l’espérance, et la puissance de l’imagination créatrice. Le coffre fort du père défunt abrite une lettre d’enfance sur laquelle il lui est demandé de regarder dans le ciel, parce que son fils va pédaler si fort avec l’avion offert qu’il ne saurait tarder à s’élever parmi les nuages... La vraie imagination emporte toujours le cynisme le plus froid.

Noël, c’est l’espoir que tout peut recommencer, par dessus le mauvais rire de la vie.

Deux contes, deux approches différentes. On croit, hâtivement, que Truman Capote n’existe plus après “De sang froid” (“In Cold Blood”) de 1966. Or, “One Christmas” a été publié en 1983.

“A Christmas memory”, le second récit, porte hommage à ce que représente Noël : le lien, l’amitié la plus simple ; le conte se veut une réflexion renouvelée sur le sens de cette fête.

Peser et préparer avec le plus grand soin ; rien n’est laissé au hasard, par une sorte de nécessité poétique et intérieure. Le plaisir passe par soi même, et le transfigure. Le choix du houx : il faut « des baies rouges brillant comme des clochettes chinoises ». La taille du sapin : « qu’il soit deux fois grand comme un petit garçon. Comme ça, un petit garçon ne peut pas voler l’étoile ». La décoration : « Mon amie voudrait que notre arbre étincelât comme un vitrail baptiste, qu’il croule sous une pesante neige d’ornements. Mais, nous ne pouvons nous offrir les splendeurs — made in Japan — de Prisunic ». La pauvreté ne saurait faire obstacle à la joie du partage. « Nous nous asseyons des Journées entières devant la table de cuisine, avec des ciseaux, des crayons, des piles de papier de couleurs. Je fais des dessins que mon amie découpe. Des quantités des chats, de poissons aussi (parce que c’est facile à dessiner), quelques pommes, quelques melons d’eau, quelques anges ailés prélevés sur des feuilles de papier d’argent soigneusement mises de côté. Nous attachons ces créations à l’arbre avec des épingles à nourrice. Comme touche finale, nous parsemons les branches avec des flocons de coton ramassés pour ce but, en août ». Aboutissement : « Mon amie considère le résultat et joint les mains : ‘Eh bien, pour être franche, Buddy, il est assez beau pour donner envie de le manger.’ »

Et puis, il y a la préparation de 31 cakes. Pour qui ? Des amis de passage, des amis que je ne connais pas, des amis que je connais si bien chantent Jean Ferrat, c’est à dire « le petit repasseur de couteaux
qui traverse la ville 2 fois par an, le conducteur du car de six heures venant de Mobile et avec qui nous échangeons des saluts tous les jours quand il passe dans un tumulte de poussière... » Plaisirs altruistes, minuscules : traces de sourires qui pavent la route de notre vie.

Et puis voilà un Noël (ou deux) qui est passé, on n’a jamais deux fois la même chose... Mais il n’est pas trop tard : si vous n’avez pas l’occasion de pouvoir lire ces ciselés récits, parce que vous n’avez pas les moyens ni le temps, vous pourrez vous reporter plus modestement au conte de Noël, “Les Démolisseurs”, de votre serviteur ; un simple clic : clicanoo.re, “JIR” du 24 décembre.

Jean Charles Angrand


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