C’en est trope

Dickens, l’importance de montrer

Jean-Baptiste Kiya / 2 janvier 2015

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Un Chant de Noël (A Christmas Carol) de Charles Dickens (traduction de Pierre Lorain, 1867), éditions Hachette.

Regardez les brouillards glisser comme une lourde armée de fantômes, se détacher des noirceurs de la Tamise, et monter à l’assaut du quartier des affaires ; voyez comme Londres, ville-frimas, le frog épais, exhale ses ombres, exsude ses âmes, se disperse en vapeurs – pas meilleur guide que Dickens pour ce Londres-là.

« Humbug ! », allez-vous lancer : Balivernes !… Précisément, Dickens nous incite à reconsidérer les « balivernes » et autres sornettes, d’un œil plus neuf que vous ne le voudriez, un peu plus neuf que celui qui vous sert de mesure d’optique et qui est probablement de verre ou en tain.
Un léger trouble de l’estomac fait-il de vos sens des menteurs ? Un morceau de bœuf mal digéré, un fragment de pomme de terre mal cuite, et nous voilà en proie à des apparitions ? Mais les apparitions nous soignent de l’indigestion de réel, du capitalisme bouffi dont il s’enorgueillit. Ce qui est invisible est essentiel et ce qui est essentiel est invisible, toujours. Aussi Dickens propose-t-il de regarder cet invisible, il le désigne du doigt : prenez-le, ou agrippez-vous au doigt – comme il vous plaira, car le grand paradoxe de ce Chant de Noël, c’est que ce sont les fantômes qui montrent la réalité, et non l’inverse ! Il nous chante qu’il nous faut des fantômes ! Parce qu’ils la dévoilent la face cachée de ce monde que nous ne voulons voir, ou plutôt ils en montrent le chemin. Esprit des Noëls passés, Esprit du Noël présent, Esprit des Noël futurs, ils désignent (à Scrooge comme au lecteur) le chemin qui part de la tête et qui s’enfonce jusqu’au cœur, de l’esprit qui bat les champs au cœur qui bat la chamade. C’est une question de porte qui doit battre : cela, dès le heurtoir de sa demeure qui le fixe. Les Esprits lui indiquent la porte de son cœur pour y rester au seuil, mais pour cela, il lui faut traverser l’abandon dans lequel le laissa son père, la mort de sa sœur bien-aimée et la perte de son amour, qui éteignirent le feu intérieur qui lui permettait de voir. Plût à Dieu que le bureau de change ne soit pas l’éternel tombeau de son cœur.
Ces esprits lumineux lui montrent ses propres chaînes qui le tiennent et les lui font remonter, comme on remonte une horloge, et qu’importe les 15 schillings par semaine s’ils mènent à l’illustre taudis qu’habite son employé Cratchit, aux allures de chat.

Car il faut enfin faire entrer chez soi les fantômes comme le conte spirite nous y invite : « Soudain, un homme vêtu d’un costume étranger, visible, comme je vous vois, avec une hache attachée à sa ceinture, et conduisant par le licou un âne chargé de bois. ‘Mais c’est Ali-Baba, l’honnête homme ! Oui, oui, je le reconnais. C’est un jour de Noël que cet enfant là-bas avait été laissé ici tout seul, et que lui il vint, pour la première fois, précisément accoutré comme cela. Pauvre enfant ! Et Valentin, dit Scrooge, et son coquin de frère, Orson ; les voilà aussi. Et quel est son nom à celui-là, qui fut déposé, tout endormi, presque nu, à la porte de Damas ; ne le voyez-vous pas ? Et le palefrenier du sultan, renversé sens dessus dessous par les génies ; le voilà la tête en bas ! Bon ! traitez-le comme il le mérite ; j’en suis bien aise. Qu’avait-il besoin d’épouser la princesse ?’ (…) ‘Voilà le perroquet ! continua-t-il ; le corps vert et la queue jaune, avec une huppe semblable à une laitue sur le haut de la tête ; le voilà ! ‘pauvre Robinson Crusoé !’ lui criait-il quand il revint au logis, après avoir fait le tour de l’île en canot. ‘Pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été, Robinson Crusoé ?’ L’homme croyait rêver, mais non, il ne rêvait pas. C’était le perroquet vous savez. Voilà Vendredi courant à la petite baie pour sauver sa vie ! Allons, vite, courage, houp !’
Puis, passant d’un sujet à un autre avec une rapidité qui n’était point dans son caractère, touché de compassion pour cet autre lui-même qui lisait ces contes : ‘Pauvre enfant !’ répéta-t-il, et il se mit encore à pleurer. » Des pleurs de regrets, ce que laisse échapper un cœur qui s’ouvre à l’esprit.

La première chose que le premier fantôme lumineux montre à Scrooge, ce sont les êtres de papier qu’il imagine, enfant, sortir de ses lectures des Mille et Une nuits, de Robinson Crusoë. Car le drame initial du vieil avare est d’avoir arrêté de lire. Oui, les sornettes commencent par une bonne lecture. L’unique drame de Scrooge est d’avoir négligé puis renié les lectures, de les avoir reléguées au rang de « humbug », des choses qui ne nous rapportent rien, qui ne servent à rien. Mais la littérature nous incite à voir, n’est-ce pas ?, elle nous donne à voir, et pas seulement des fantômes, des spectres ou des esprits, mais notre propre chemin qui mène à notre cœur, et au cœur de l’Homme. Ça, c’est précieux. Alors… allons-y !

Sur le thème : à lire « La Nuit du sabot », conte de Noël de votre serviteur, in Le Journal de l’Île de La Réunion du 24 décembre 2014 (sur le net, clicanoo.re : « Notre conte de Noël : La nuit du sabot – Société – Journal de l’Île de La Réunion »).


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