C’en est trope

Du vent dans les mots

Témoignages.re / 12 janvier 2012

Parcellaire, interrompu sont les mots qui s’imposent. C’est comme si vous n’arriviez pas à lire, car à chaque fois s’interpose entre vous et le texte que vous lisez votre propre image. Ça a tout l’air de perles tombées d’un collier brisé : phrases extraites d’une œuvre immense et perdue, dont l’auteur même ne se souviendrait plus.

Belletto en sait quelque chose, Adrien Le Bihan aussi, à qui on doit ces développements aphoristiques : « L’aphorisme n’explique pas le monde, il l’éclaire. Le bel aphorisme est une définition, mais imparfaite, comme la rondeur de la perle qui a donné son nom au baroque. Sa valeur augmente en fonction de son imperfection. (...) L’aphorisme est clos, mais il s’ouvre ouvert, il reste clos ». « Voir clair, disait Miguel de Unamuno, ce n’est pas voir les choses claires ». Tesson ne dit pas autre chose, mais d’une autre façon, paradoxale et détachée, quand il termine : « Aphorisme : pensée qui vient l’esprit après l’avoir notée », le mot s’impose à soi et non le contraire.

Ce qui fait la beauté de ce type écriture, ce sont les blancs, un peu comme le silence qui suit du Mozart est encore du Mozart. Vous venez à l’aphorisme plus qu’il ne vient à vous — écoutez : « Le voyageur fait de sa destination un destin ». C’est tout. Le reste, vous devez le rêver. Se dire que la vie est notre unique voyage. Et puis, il y a cet appel du départ, toujours, qui n’est pas loin, qui résonne en vous : se vivre toujours plus loin, dans un décalage constant. Se laisser, s’abandonner, pour tout faire renaître, en mieux ; n’emporter que des valises sous les yeux — à force d’en avoir trop vu, à force d’avoir emmagasiné des larmes qui n’ont pas pu éclore et couler. En chacun, cela fait un autre chemin. A chacun sa manière.

Et puis, ces aphorismes ont des tournures d’essais métaphoriques : la langue se cherche une dérive qui tourne au vagabondage poétique. Un voyage dans les mots. Par exemples : « Une droiture artificielle constituait son penchant naturel » ; « La montre débite le temps en tranche » ; « Les volets sont les paupières des fenêtres » : cela sonne comme ces recherches langagières de la Préciosité. Métaphores au pied de la lettre : « D’un homme pressé ne sortira jamais aucun jus » ; image tirée par les cheveux jusqu’au paradoxe : « L’espérance est la patience des résignés », « Chasse : activité pratiquée en forêt par des promeneurs extrêmement soucieux de leur tranquillité et qui ne supportent ni l’indiscipline, ni l’agitation du règne animal »...
« Ecrire, c’est nommer les ombres ». L’aphorisme, par sa recherche de la formule, devient une réflexion sur l’écriture et ses ombres, et ses silences ou le contraire : « Ecrire, c’est refuser de contourner ».

Des veines parcourent ce livre au manteau d’Arlequin, celle consacrée au temps (« L’ennui est le sang qui coule de la blessure du temps ») ; il y a celle consacrée au suicide (« Au huitième verre, le goulot de la vodka devient le canon de revolver ») ; celle consacrée à Dieu (« Silence dans les églises : Dieu dort ») ; celle consacrée à l’amour (« L’amour consiste à tenir. La preuve : quand il cesse, c’est la rupture ») ; celle consacrée à la description paysagère (« La mer nous cache quelque chose ») ; et celle non moins importante qui est dévouée aux animaux : « Si l’Homme était moins cruel avec les taupes, elles reviendraient peut-être à la surface », « Coccinelle : dix points, c’est tout », « Corbeaux : une mauvaise pensée passe sur le front du ciel »...

On doit écrire sa vie comme une histoire, une histoire bien dirigée, avec des personnages complexes, bien dessinés, c’est pour cela qu’il est si difficile de la surprendre écrite par d’autres mains. Il existe une manière radicale de reprendre la main : c’est de se suicider. Tesson le dit. Et il ne sera pas en désaccord avec la formule : si vivre, c’est écrire sa vie, on aimerait qu’elle ait la poésie et la force d’une formule, d’un aphorisme. Mais la vie ne fait pas ce don-là aisément. Nombre d’entre les meilleurs en ont raté l’écriture — qui doit être du premier jet.

C’est sans doute pourquoi l’Homme parcourt les espaces d’une vie d’errances (littéraires) et de départs en d’arrivées sans cesse renouvelés, dans le but évident d’aller débusquer plus loin, ailleurs, clans une différence parfois douloureuse, quelque chose qui ne sera pas lui.

Jean-Charles Angrand


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