C’en est trope

E = MCEscher, la théorie du regard impossible

Témoignages.re / 23 juin 2011

L’oeil a une histoire propre. L’oeuvre de Maurits Cornelis Escher (1898 1972) constitue certainement un important jalon de cette étrange histoire, du fait qu’elle emprunte aux théories d’Einstein sur la relativité, qu’elle introduit la technique, élément capital du XXème siècle, et qu’elle sut explorer les limites du regard.

À Arnhem, aux Pays Bas, le jeune homme débute ses études d’architecture, il s’oriente ensuite vers les beaux arts, mais sans jamais se départir de ses acquis techniques ni de son goût pour les élaborations architectoniques.

Arbre enfonçant ses racines dans le tombeau de Zeuxis, l’ouvre graphique du maître observe le dogme de l’imitation, pour y intégrer la transformation technique, le logo et la représentation mécaniste du monde. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, la technicité n’est pas abordée par le lithographe sous l’angle exclusif de l’aliénation.

Dans la lignée des logiciens poétiques, Escher a su créer le merveilleux au moyen du géométriquement impossible, c’est à dire par la transgression scientifique des règles de la représentation.

“Le Cabinet d’estampe” utilise ainsi plusieurs niveaux de mise en abyme. Le spectateur de l’exposition, représenté sur la lithographie, se retrouve à l’intérieur du tableau qu’il regarde. Interrogation : l’oeuvre n’existe t elle pas uniquement que de cette façon ? N’est il pas symptomatique que des mathématiciens de l’Université de Leyde aient pensé que cette lithographie avait été inachevée et qu’ils aient voulu combler le blanc laissé au centre de l’oeuvre, seulement occupé par la signature de l’artiste ? Ils ont dû recourir à la grille de torsion initiale, mettant en oeuvre des fonctions de dilatation et de projection sur la surface de Riemann...

Escher n’a en effet rien d’un euclidien : il tord l’espace, il nous montre que le haut peut être un bas et un des côtés. Il joue sur les phénomènes de perspectives afin de mettre à nu les conventions de la représentation et du regard.
Les différents autoportraits que nous rapporte l’album, nous montre un Escher fasciné par la mécanique du regard. Autoportraits dans un miroir sphérique. Parfois, de son visage, il ne retient que l’oeil, et dans le reflet de l’oeil, ou peut être tout au fond : un crâne. Façon de dire « derrière le regard, la mort » en une sorte de Vanitas baroque. « Vanité des vanités, tout est vanité » : nous sommes ces morts qui regardent un miroir art plus immortel que nous ne sommes...

Témoin aussi cette lithographie d’un belvédère italianisant, d’une perspective impossible. Impossible et pourtant il est là sur la page !

Escher est l’artiste qui met en doute la vision. Et par là, il fait oeuvre de modernité. Escher fait de chacun de ses amateurs un observateur et un chercheur : l’architecte fou n’est il pas celui qui est emprisonné au sous sol de son monument ? Ne sommes nous pas tous enfermés dans notre propre tour, prisonnier des barreaux de notre regard ? Quel peut être la vue au haut d’un pareil belvédère : le belvédère étant un monument qui nous permet de mieux voir ?...

Escher est à la fois dans et hors du labyrinthe du monde, Thésée et OEdipe. Un Thésée qui prend le temps d’observer les entrelacs du dédale. En 1959, l’artiste disait dans une interview que la représentation consistait à déchiffrer « les énigmes qui nous entourent » pour en créer d’autres en une véritable dialectique visuelle. Escher tient dans sa main notre propre regard.

“Montée et descente” figure sur la couverture de l’album. Des personnages parcourent un escalier ensorcelé, ils se croisent, sans jamais se voir, dans une ronde infernale : image de la société qui tourne en rond. Le 1er mouvement est un mouvement vain, un mouvement qui se nie lui même. 2ème mouvement : vertical, vers le bas celui là. Un personnage probablement échappé de l’escalier regarde de la terrasse la vaine agitation : celle du monde. Pour comprendre comment fonctionne la société, autant faut il s’en abstraire. Plus bas, un personnage sur les marches du perron. Celui qui a compris et qui se détourne de la fausse progression, image de l’artiste qui poursuit son propre chemin : il regarde ailleurs, devant lui. Dans cette descente du bâtiment, il existe pourtant encore une porte : cette porte qui ouvre sur la cave, ou plutôt qui entre dans les profondeurs du dessin... C’est l’artiste qui nous montre cette porte. Il suffit de l’ouvrir.

Escher a fait de l’oeil un instrument de mesure, qui se déforme selon les calculs d’un cerveau qui s’en jouerait. Il a fait de la lithographie et de la xylogravure une immense machine à observer l’oeil se regardant. C’est un des plus fascinants artistes du XXème siècle.

Jean Charles Angrand


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