C’en est trope

Échanger ses yeux. À la lueur de la lune

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 16 avril 2015

JPEG - 53.4 ko
Lune (la biographie autorisée) par David Withehouse (traduction et adaptation française par Charles Frankel), éditions Dunod.

Que vient faire là ce grain de folie semé au plus profond du trou de l’éther aveugle ? Quels rêves peut-il encore faire germer, depuis là-haut, au sommet de l’échelle des Heures, point d’interrogation du néant posé à la face de l’homme ?

Les Amérindiens du Nord le chantaient pourtant : Sans la lune, il n’y aurait pas de rêve. Sans la lune, on ne regarderait pas en haut. Sans la lune, point de descendance.
Rien, là, de l’astre mort, de l’astre fossile que la science se plaît à nous tracer le portrait en clichés et en chiffres, se demandant si, dans ses flancs, il n’y aurait pas un peu de gaz de schiste - démonstrations (floues) qui ne sont qu’astre mort.
Elle ferait mieux de se demander, la science, à quelle respiration elle a cru, la lune, pour créer la vague ?

La vérité est que nous sommes tous arrimés à elle, vaisseaux erratiques en l’univers, et qu’elle s’accroche, comme à une patère, à l’âme des Pierrots, à l’âme de ceux qui déambulent en chantonnant des refrains idiots et surannés qui lui ressemblent, dans l’espace courbe, loin de l’ici et de là-bas.

Au numéro 97 de La Plume, daté du 1er mai 1893, Adolphe Willette, propose un Arlequin contraint à se dévêtir pour vendre à un marchand d’habits ce qui lui reste de ses propres nippes, et nu, il ne lui reste plus qu’à s’allonger, sous une lune éplorée, dans un cercueil : seul habit qui désormais lui sied. On sait combien le profit est le tombeau de la Poésie, comme celui de la Lune qui enterre ses chats noirs
Retour ironique, la pièce de monnaie que Pierrot contemple au fond de la noirceur de son tombeau se met à reluire et imite l’astre d’argent. La lune que l’on croyait perdue, on la retrouve invariablement, l’escamotée céleste.
Voilà le vrai profil de la Lune.

Pour les Anciens, qui étaient attachés à la féminité de l’astre, elle s’est mise à trois, à la faveur de la pluralité des mondes. Croissante Artémise, déesse de la chasse. Pleine ensuite, comme le ventre d’une femme enceinte : Sélène, sœur d’Éos qui habille l’aube. En phase décroissante, mystérieuse et taciturne Hécate, fille de Zeus, qui règne sur les cieux et le royaume des morts, prolongée par son messager, le hibou aux yeux lunaires qui plane silencieusement au clair de ses rayons.
Lapez, je vous prie, l’eau de l’oubli qu’elle déverse depuis l’Antiquité… Je t’appelle, astre pour que crève ma nuit et que tu rendes mes rêves plus limpide, noix de coco oubliée sur l’arbre du Destin !

La lune n’a de prix que celui qu’on ne lui donne pas : elle n’a pas deux faces, mais trois – et même une quatrième, si vous le voulez bien.

Artémise, au premier Quartier :
Flottant sur les drapeaux, elle est le croissant islamique ; la nuit est verte.
Au lever, je me fais nuit pour croquer le croissant ; le pain de midi sera le soleil. Trop cuit, il préfigure un trop tard, le retour nocturne.

Sélène, en pleine lune :
Sur l’île de Samos, se dressait jadis le temple d’Héra, divinité de la lune. Aujourd’hui, il n’en subsiste qu’une seule colonne, debout, pointée vers le ciel, ronde comme une lune en carton.

À la façon d’une pièce destinée à tirer le hasard, son autre face indique l’Astre des suicidés, larme du soleil. Elle incarne le rendez-vous de l’Amour et de la Mort. Lune pénitente : tête de pendu dans la nuit la plus chère, face blafarde de Nerval au lampadaire, bulle remontée du plus profond des nuits.
En musique, elle est silence sur la portée. On la voit qui danse entre les fils électriques dont le poteau est la clé.

Point sur le i de la nuit, ô Musset !, lune coiffée de son nuage. Laforgue s’est fait un masque en Pierrot lunaire, le costume qu’il lui faut pour esquisser un pas de géant pour la poésie, un rien pour moi, essentiel, de danse et désespoir : simple point tout au bout d’une phrase mélancolique un peu souffreteuse que l’on pêche au bout d’une ligne dans le canoë de l’existence. Et puis, points de suspension pour montrer son parcours dans le ciel de la page, pour indiquer la direction du rêve…

L’homme a emprunté à la lune son point levé contre tous les obscurantismes de ce monde : elle gagne à chaque coup au jeu du chat perché (« sabocat »), globe lunaire des Industrial Workers of the World. Les hurlements des loups s’entendent, dit-on, jusqu’à l’astre glacé, et il n’y a pas plus impératif que cet appel, c’est comme le froid dans le dos du marbre le plus entier.

Hécate, Dernier Quartier :
Lune ligneuse, cil oublié d’un clin en partance. Brisons là.
Le soleil se couche sur la Mer des Questions, qui entre progressivement dans l’ombre de l’orbe à demi dévoré. Ainsi, disparaître à soi ne laissant croître qu’ombres et reliefs…

Lune noire (ou Nouvelle lune)
La Lune a perdu la face. Le vent solaire se lève.
L’une noire – l’autre brillante. L’une qui n’en a pas, l’autre qui fait la morte.
Une des premières cartes de la lune fut gravée au XVIIe siècle par l’astronome Johannes Hevelius (1647, la grande carte de la lune). Le cuivre sur lequel elle figurait fut fondu à la mort de l’auteur pour en faire une théière. Les descendants du savant, dit-on, voyaient, tandis que l’astre était invisible dans le ciel, la lune flotter dans leur tasse fumante. Ironie sub-lunaire.

En 1958, Américains et Soviétiques partagèrent sans se concerter la même idée (A119 et Korolev) de faire péter la lune : une bonne petite bombe atomique, feu d’artifice, pour la gloire, pour montrer à l’autre ses biceps. La bombe sur la lune fut le rêve d’âmes de peu de saveur. Le projet en resta là. On se rabattit sur le napalm.


Kanalreunion.com