C’en est trope

Éléments pour une histoire de la Guyane

Témoignages.re / 18 mai 2012

“La Révolte des Tirailleurs sénégalais (Cayenne, 24-25 février 1946)” représente une remarquable étude, à plus d’un titre, d’abord parce que le tableau de la Guyane de 1946 tant au niveau politique qu’économique y est finement rendu, au moyen d’une langue riche et nuancée, remarquable ensuite parce qu’il n’existe pas d’autre ouvrage à ma connaissance traitant de cette révolte qui occasionna un véritable traumatisme chez les Cayennais, drame, il faut le dire, hautement symptomatique dans sa portée et ses incidences de la politique coloniale française.

Invité à répondre à certaines interrogations, son auteur, Rodolphe Alexandre, alors maire de Cayenne, m’avait répondu dans une lettre du 4 septembre 2009, à en-tête de la Mairie : « Monsieur,
J’ai bien reçu votre courrier par lequel vous me questionnez sur les relations qu’entretenaient les Tirailleurs sénégalais avec les Indochinois, et j’en ai pris bonne note.
L’analyse des faits relatés dans les ouvrages d’époques et des témoignages m’a permis de rendre compte de cette partie de l’histoire guyanaise.
Néanmoins, comme vous le savez certainement, les interprétations des écrits peuvent donner plusieurs lectures d’un même fait.
Aussi, je comprends très bien votre analyse et respecte vos conclusions que je vous encourage à traiter et à publier, ce qui permettrait de raviver le débat autour de cette période.
Ainsi, je vous demande de croire, Monsieur, en l’expression de mes salutations distinguées ».

Drôle de personnage que l’homme politique, aujourd’hui président du Conseil régional, historien de formation. Fin, extrêmement doué, ayant écrit une “Histoire du parti socialiste guyanais” ; socialiste tôt, R. Alexandre se range du côté du plus fort aux élections présidentielles de 2007, soutenant Sarkozy, ce qui lui permet par rebond d’être exclu du P.S. et de se positionner pour la Mairie de Cayenne.

Le lecteur avisé trouve un parcours similaire dans cette étude. Le jeune auteur se fait ouvrir les archives de la famille Surlemont, gouverneur par intérim de la Guyane, nommé par De Gaulle en 44, jusqu’en 46, aux désordres de Cayenne. Bien évidemment, le jeune historien remercie en fin d’ouvrage la famille, mais à aucun moment il ne met en évidence l’écrasante responsabilité des autorités publiques — et du gouverneur dans le massacre de la population cayennaise —, au contraire même, par son brio, l’historien la couvre, ce qui jette un trouble sur la finalité du travail accompli. Je me permets de rappeler ici les termes du bilan que fait l’historien A. Henry du territoire autonome de l’Inini, dirigé par Jules Surlemont au moment des faits, dans son ouvrage “La Guyane française (1604-1946)”, alors qu’il restait toujours des libérés indochinois sur le département. Ne perdons pas de vue que le docteur A. Henry fut en 1946 membre du Conseil privé de ce même gouverneur. Il écrit : « L’Inini est la plus humiliante preuve de l’incapacité de l’administration française en Guyane. Cette plaisanterie coûta 32 millions de francs de 1930 à 1943. Des fonctionnaires à 12 douzièmes ont fait de grosses économies. Un administrateur de la Crique Anguille a eu sa demeure personnelle, son court de tennis en ciment, ses pêcheurs, ses chasseurs, ses chercheurs d’or, et huit Annamites pour broder à la main le linge de sa maison. On a fait des tracés bien vite effacés, esquissé des routes laissées ensuite à la brousse et construit des passerelles sur lesquelles ne passe plus personne. À aucun moment le Territoire de l’Inini n’a été, ainsi que le prophétisait le gouverneur Siadous, le “point de départ d’un avenir meilleur” ». Aujourd’hui, il ne reste rien des pénibles travaux qu’y firent les Indochinois sous surveillance sénégalaise, rien que des ruines à Crique Anguille ; quant aux vestiges du camp de Saut-Tigre, ils ont été submergés par les eaux du barrage de Petit-Saut, en 1994. Effacement délibéré des traces de mémoire par la série de gouvernements aphasiques.

Rappelons la distribution présidant à la mascarade de l’Inini. Les prisonniers politiques (ou mixtes, ce qui revient au même) indochinois et en moindre part malgaches (cf. la « forêt des Malgaches » sur la route de Saint-Laurent), et de l’autre côté, les matons : tirailleurs dits « sénégalais », qui étaient presque à la même enseigne que leurs détenus et qui, depuis l’avant-guerre, attendaient leur démobilisation pour rentrer en A.O.F.

Les archives départementales de la Guyane rassemblent une série de dossiers, certains en très mauvais état, inaccessibles au public, néanmoins évocateurs. S’agissant de documents officiels, il est nécessaire d’adopter une posture de lecteur critique et distancié, et de se demander constamment de quoi les événements rapportés sur le mode de l’euphémistique sont le symptôme et tenter d’effectuer des recoupages avec des informations souvent rapportées postérieurement.

J’avais lancé un appel auprès des services compétents du Conseil général de la Guyane afin qu’ils restaurassent dans l’urgence au moins trois dossiers cruciaux qui tombaient en miettes. Ce sont les dossiers : “IZ Crique Anguille, Refus de travail de 141 condamnés 1937-1938 (NC) (IX, 63)”, “IZ Crique Anguille, Fourniture de viande fraîche, marché Mme Conrad, 1932-1933 (IX, 63)” et “IZ (IX, 63) Circonscription du Centre (Crique Anguille) - Correspondance reçue par le gouverneur, 1933-1939 : année 1933” : il en va de cette histoire commune que nous partageons avec le Vietnam, le Laos, le Cambodge, mais aussi la Chine. Je ne sais pas si le courrier a eu des répercussions.

Allant au bout de mon idée, je rédigeais avant de quitter la Guyane un long texte où se trouvait un peu décortiquée cette histoire ambiguë des bagnes politiques en terres outre-mer et de leurs bourreaux, tout au bout des colonies ; une partie de ce texte alla entre les mains de Jean Ziegler puis d’Hassan Hamadé. Le titre en est : “Pierres vides”, en vietnamien “Tuòng dá vô hình”.

Jean-Charles Angrand


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