C’en est trope

Entrefilets du gouffre, Buzzati journaliste et écrivain

Témoignages.re / 23 août 2012

“Un requin capturé dans le lagon”.

« Robert Payet, un musculeux Saint-Louisien, a réussi à attraper un requin dans le lagon. Cette prise s’est réalisée dimanche une demi-heure avant le coucher du soleil, à la main. Oui, à la main. D’une taille modeste, le squale de 15 centimètres porte sur son flanc en plastique un “Made in China”.

Mario, 8 ans, fâché, la veille, a jeté son jouet dans l’eau avant de rejoindre la voiture familiale, une semaine après la disparition du surfeur Yohan B., en disant : “Tu es une vilaine bête, je te déteste, je ne veux plus de toi !” ».

Le lendemain, même rubrique des faits-divers, enquête :
« - Vous vous intéressez à l’étrange ?... Partons, me fit Rudolf Roland, ancien délégué à la Culture de la Région. Il me mena en voiture jusqu’à la Grande Chaloupe. Le soir déclinait. Nous continuâmes à pied parmi les galets jusqu’au Lazaret n°2. Je regardais les murs lézardés, des branches de ficus sortaient des trous des fenêtres. Il se tourna vers moi : - Alors P... Je me fendais d’un hésitant : - Non, je ne vois pas...

- Sentez ! - Qu’est-ce que c’est ?, fis-je étonné. - Des odeurs de médicaments. – Il y a eu, récemment, des pulvérisations anti-moustiques ? - Pas le moindre.

- Des arbres médicinaux… eucalyptus ? - Le sol est trop gras. Un bruissement inquiétant courut au-dessus de nous dans les cosses sèches. Plus loin, la carcasse d’une vieille Simca bleue, comme celle qu’avait ma mère quand j’étais enfant. - Partons, dis-je. Au pied d’un jacquier ; quelques offrandes. Déjà l’ombre s’étendait ».

Ce journalisme unique et musical, depuis Buzzati, n’existe plus. Le Quatrième Pouvoir s’est étriqué. Le journalisme n’enchante plus la vie, et ne l’agrandit plus guère : il n’a d’œil que pour la catastrophe. Ce qui fait qu’on accuse les journalistes des maux qu’ils nous imposent. “L’Express” se flagelle, et titre : « Les journalistes sont-ils des salauds ? ». Michel Polac dira qu’il lui avait fallu énormément d’énergie pour sortir de « l’intoxication de l’actualité », pour pouvoir débarrasser son existence des titres de presse et enfin vivre libre. Le 11 mars, à Villepinte, Copé les fait huer : ce sont les journalistes qui font l’élection d’Hollande. « Ils ne se rendent pas compte qu’il n’y a plus qu’eux qui comptent ». Cambadélis ne dit pas autre chose : les journalistes jouent avec le feu de l’actualité, et nous préparent les futures catastrophes...
Il faut dire qu’au sommet de l’État, le président avait ouvert la voie. D’abord, parce que ces messieurs les journalistes se voient tous à l’Élysée, et si ce n’est par complaisance, c’est en ouvrant la porte à coups de pied... En marge du Sommet de l’OTAN 2010, il avait remarqué qu’il y avait, sans doute, « un journaliste pédophile » dans la salle : il était bien alors le seul à faire de l’humour. Tourner en dérision le travail des journalistes en guise de réponse ou de non réponse.
Il est à regretter que M. Sarkozy n’ait pas dit alors : « Et vous ? J’ai rien du tout contre vous. Il semblerait que vous soyez poète... Qui me l’a dit ? J’en ai l’intime conviction. Les services. De source orale. Pouvez-vous vous justifier ? ». Mais, hélas, il ne pouvait y avoir de Dino Buzzati dans la salle de presse, en train de contempler le papillon de nuit égaré sur la tenture étoilée du drapeau européen... Alors que des étoiles risquent de tomber du bleu nuit de la toile.

Bien des nouvelles du “Rêve de l’escalier” se présentent comme des articles tirés de la rubrique des chiens écrasés. Elles en ont le style. Alberto Cavallari, un des jeunes collègues journalistes de Buzzati, s’en était ouvert, à l’occasion du Colloque de Milan en 1982. Son allocution est reproduite dans le Cahier Dino Buzzati n°6. « Il avait pour charge de nous faire comprendre qu’en définitive, le reportage, bref, l’enregistrement des faits n’est jamais un phénomène purement notarial, que cela continue d’être quelque chose de mystérieux. C’est pourquoi, nous disait-il, il est très difficile de tout expliquer. Laissez toujours une place aux faits inexplicables ».
Là-dessus, la presse française, souffrante, a bien des longueurs de retard.
Car Cavallari fait à juste titre de Buzzati un « contrebandier du merveilleux ». Et depuis un autre monde, lequel ?, le journaliste écrivain répond : « Monsieur le Président, sauf votre respect, ce n’est pas moi qui suis poète, mais la réalité qui l’est. Que cela fâche ou non, il nous importe ».

Jean-Charles Angrand


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