C’en est trope

Félix Fénéon ou le quart d’œil

Jean-Baptiste Kiya / 16 février 2017

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Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon (préface par Patrick et Roman Wald Lasowski), éditions Macula.

Quand Félix Fénéon tweetait « À vertu égale, salaires différents », c’était le « Nègre blanc » qui le faisait, se moquant aussi bien du journal que de lui-même avec, selon les mots de Willy, « une gaîté de nègre »… Le désastre de la société n’en était que plus jubilatoire, pour le bon anarchiste des boulevards. Les faits divers, n’est-ce pas ?, c’est une bombe qui n’explose pas. Tête d’Amerlock, masque septentrional, passionné d’art nègre, collectionneur de fétiches ivoiriens, de statuettes soudanaises, de masques guinéen, le bon nègre s’en donne à cœur joie pour mystifier les « Blancs », et prendre sa revanche auprès de son lectorat qu’il envoie au charbon de l’implicite et de l’ironie, toute frappée au coin du contrepet, nano particules de sens. Rire jaune pour humour noir, la glissade est sans fin.

Des histoires passées à cent à l’heure,
La mélodie du malheur,
Géométrie du hasard
À la fureur du tard.

Plutôt qu’une industrie du crime, les désordres du cœur humain se dévorant lui-même.

Et puis une langue qui n’existe plus, celle qui gouaillait encore :

« Quoi, je vous intéresse, Monsieur ?
- Je m’intéresse à votre vertu, Mademoiselle… Alors, petite ou grosse ?
- Oh, vous savez, mon bon monsieur, ma vertu est juste moyenne.
- Voyons cela… C’est exactement ce que je cherche. »

La chaire est molle, le langage l’était itou.

***

Au mariage de Melle de Guigne, M. Dunkerke, ancien éconduit, lui envoya ses mauvaises pensées en marchant sur sa traîne.

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De parataxes en paratextes, la Mort s’impose et s’en donne à cœur joie. Éclipse elliptique d’un monde qui se dévore lui-même.

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Trébuchant dans les escaliers, chez lui, Lamenais du 162e régiment d’infanterie s’est mortellement fracturé le crâne.

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Le fait divers est fumé comme le jambon par la fumisterie fin de siècle. Petit encadré minuscule destinée à la barbarie quotidienne, futuré par des siècles de gloire.

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Un curieux, pour mieux voir l’accident sur la chaussée se pencha à la fenêtre. Il bascula. Un mort de plus.

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On sait bien que tous les pacifistes sont passés par les armes. Fénéon dresse la liste comme une table sans fin des syndromes sociaux, des folies sociétales, et dans ce cadre-là, on ne « se suicide » pas, on s’évade.

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Un cantonnier qui urinait derrière un wagon à Long le Saulnier, a été écrasé quand la locomotive est arrivée. Il n’aura plus de pause.

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On prétend que rattrapé par un lectorat ulcéré de se voir en ce miroir que lui tendait le critique, il fut demandé à la direction du « Temps » d’y mettre un terme. Fénéon était un portraitiste on ne peut plus fidèle qui n’oubliait pas verrues, varices, et autres couperose et érythèmes fâcheux. On lui en tint rigueur. On le pria de prendre la porte.

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Tué par un O

Après le passage de la tempête la semaine passée, Joan Lévin, 47 ans, au moment où il allait entrer dans le centre commercial a reçu sur la tête la lettre O de l’enseigne Carrefour, qui s’est décrochée brutalement et est tombée, alors qu’il souhaitait déguster un hamburger aux petits oignons. La célèbre chaîne de grande surface a présenté ses plus vives condoléances à la famille et un chèque d’indemnisation dont le montant n’a pas été divulgué à la presse.

Aucune marque de la célèbre enseigne lors de la cérémonie funéraire.

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Journal rime avec fatal, une fatalité qui flirte avec la poésie : c’est la Mort en jupons qui exécute un pas de danse.

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Enterrement de Mme Dormoy
Un homme pris d’un fou rire,
A presque failli, avec la défunte, être enterré par la famille.
« Une erreur », s’est défendu le beau-frère
La main sur le cœur, devant la gendarmerie.

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Mais il y a là-dedans quelque chose qui nous re(a)ssemble tous.

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Parvenant à se sauver des flammes qui ravageait le bâtiment de la rue des Moulins, Frédéric-Arnaud se retourna. Se rendant compte qu’il avait oublié sa fille, il replongea dans le feu et n’en ressortit pas.

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La brève, dans cette dynamique de l’arrêt, s’agrandit jusqu’au poème japonais.

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La nuit vient au clocher
Le Grand Horloger
Efface les heures
En soufflant dessus.

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Préférant me réserver pour la fin pour laquelle je ne compte pas me faire griller la politesse, j’écrirais ceci.

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Renversé - rien n’arrête le passage du Temps -, M. Kiya est décédé, bagages restés dans le wagon.

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Exit l’exeat du cœur.

Jean-Baptiste Kiya


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