C’en est trope

Félix Fénéon, portrait d’un homme brisé

Jean-Baptiste Kiya / 15 septembre 2016

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Félix Fénéon, l’Homme qui désirait être oublié par John Rewald (traduit de l’anglais par Alice Bellony), éditions de L’Échoppe.

« Siouplaît, Monsieur le Critique, dessine-moi un cauchemar… » Un cauchemar judiciaire.

Ce sont les cauchemars, pas les moutons, qu’il faut dessiner dans une boîte. De peur qu’ils n’en sortent. Les laisser bien enfoncés dedans. L’avion de ce saint-exupéry parisien échappé des étoiles s’est brisé en plein vol. Il ne se réparera pas. Le grain de sable de la justice française s’est fichu dans le cockpit, en a grippé les poétiques rouages - c’était aussi irréparable qu’imparable.

Tout vrai aviateur sait cela : il faut toujours être en avance d’un rêve.

Le procès des Trente était comme la répétition générale du procès Dreyfus, en plus petit, en aussi minable. L’ironie veut que Fénéon eut eu le même avocat que celui du capitaine Dreyfus : Charles Gabriel Demange. Les deux accusés furent aux premières loges du « noble spectacle de l’immobilité servile des uns et de la fureur lyncheuse des autres », selon les termes de Fénéon.

Ainsi plante John Rewald « un homme qui avait bravé le cynisme de la Justice française, avant même le scandale de l’affaire Dreyfus ». Un portrait qui commence par l’absence de cet homme, par son effacement. Première phrase : « Certains m’avaient dit qu’il était mort, d’autres pensaient qu’il pouvait être encore vivant, caché quelque part. Mais personne à Paris ne savait précisément ce qu’était devenu Félix Fénéon », le fin critique. Nous sommes en 1936… L’Américain met en exergue, dans le portrait qu’il brosse du funambule des lettres, l’importance du procès dont il fut l’objet, lui, l’un des Trente avec Maximilien Luce, dans une affaire qui lui vaudra destitution, emprisonnement, quolibets injurieux. Il montre combien le procès de 1894, malgré l’acquittement, fut un point nodal dans l’existence du grand homme et comment ce raz-de-marée judiciaire emporta le brillant critique loin de lui-même. Que devint l’auteur flamboyant de « L’impressionnisme » de 1886, celui qui était désigné par Mallarmé comme « un des critiques les plus subtils et les plus aigus que nous ayons » ? Rewald écrit : « Pendant la décennie que Fénéon consacra à La Revue Blanche [à savoir dès sa libération], jusqu’à la fin de la publication en 1903, son nom n’apparut que trois fois ; dont deux comme traducteur d’Edgar Allan Poe et de Jane Austen. (…) Écrire n’était plus sa vocation ; c’était devenu la profession qu’il exerçait anonymement comme un employé qui ne fait que son travail. » Et d’ajouter, plus loin : « On aurait dit qu’il lui était pénible de voir son nom imprimé ».

Pourtant, rarement accusé n’avait figuré autant à la croisée des regards, il avait été le compagnon et le modèle de tout ce qui comptait dans le Paris de l’art. Ses amis se sont empressés de témoigner en sa faveur : Gustave Kahn, Louise Michel, Octave Mirbeau… Mallarmé à la barre déclara : « Je connais Félix Fénéon. Il est aimé de tous. Je lui ai voué de la sympathie parce que c’est un homme doux et droit, et un esprit très fin. Nous nous rencontrâmes chez moi, les soirs où je réunis des amis pour causer. Il n’est personne qui ne se plût à le rencontrer. Je n’ai jamais entendu, ni aucun de mes hôtes, Fénéon traiter un sujet étranger à l’art. Je le sais supérieur à l’emploi de quoi que ce soit, autre que la littérature, pour exprimer sa pensée. Je suis venu au-devant d’une citation, moins encore à cause de mon goût, qui est très vif pour lui, que dans un intérêt de vérité ».

C’est cet homme-là que la justice a torpillé. Il fut incarcéré, démis de ses fonctions, vilipendé. La presse a rapporté ses piques au juge, son tact dans la tourmente : peu ont répondu comme lui avec autant d’ironie froide et mesurée aux insinuations d’un juge à la solde du pouvoir et des bourgeois.

« Président : Votre concierge affirme que vous receviez des gens de mauvaise mine.

Fénéon : Je ne reçois guère que des écrivains et des peintres.

Président : L’anarchiste Matha, lorsqu’il est venu à Paris, est descendu chez vous.

Fénéon : Peut-être manquait-il d’argent !

Président : À l’instruction vous avez refusé de donner des renseignements sur Matha et Ortiz.

Fénéon : Je ne me souciais pas de rien dire qui pût les compromettre. J’agirais de même à votre égard, M. le Président, si le cas se présentait. » (Rires dans la salle).

Fénéon était un terroriste zen – ne songea-t-il pas à sa relaxe , écœuré, à partir au Japon pour faire commerce d’art ? Un terroriste qui en imposait aux bavards, aux bourgeois par son silence et une ironie aussi affûtée qu’un stylet.

Un tel homme à la fois pointillé, brossé, peint, floché, dessiné, crayonné, esquissé, silhouetté, portraituré ne pouvait pas être tout à fait banal, il le fut au point qu’il semblait jouir d’un don d’ubiquité, n’est-ce pas ? Il était à lui seul une galerie de portraits. Signac, Luce, Toulouse-Lautrec, Vallotton, Vuillard, Camoin, Henri Martin, Picq, Gide, Jarry, Paulhan, Goncourt, Régnier, John Rewald en ont façonné l’image.

Malheureusement, ce pays ne vit de ses mensonges. Baudelaire le versifiait déjà : la vraie vie est ailleurs - si tenté qu’on y arrive. Fénéon faillit y arriver.

En 1917, il voulut léguer au peuple russe sa collection de tableaux, mais déchira son testament après la victoire des Bolchéviks. En 1943, il songea de nouveau à léguer sa collection à un musée de Moscou, John Rewald l’en dissuada. Une grande partie fut acquise par les Américains. La France ne méritait pas cet homme.

Jean-Baptiste Kiya


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