C’en est trope

Français, moi ? Jamais !

Témoignages.re / 24 novembre 2011

Que dire d’un pays qui a rédigé la Déclaration des droits de l’homme, formidable message d’amour pour une humanité humiliée, et qui deux ans plus tard met en place la Terreur : genre il est obligatoire d’aimer ; sinon on vous exécute ? Que dire d’un pays qui se targue d’un Victor Hugo et qui impose sa civilisation à 4 continents ? Que dire d’un pays qui collabore avec le nazisme, et puis qui se vante de sa résistance ? Que dire d’un pays qui dit aimer l’Afrique, mais sans les Africains ? Que dire d’un pays antirévolutionnaire qui demande à ses enfants, le doigt sur la couture, d’entonner un hymne qui l’est ? Que dire d’un pays qui se dit démocratique, antiraciste et qui fait chanter : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » ? Que dire d’un pays qui encense la liberté de pensée et qui punit un artiste couvert d’une burqa tricolore ? Que dire d’un pays qui, avec tout ça, se permet de faire la leçon à tous ? Que ce pays est fou, inconstant, puéril, aphasique, stupide, dangereux, vain ?

Pierre Boujut (1913 1992) y répond dans une vive profession de foi qui a pour titre “Un mauvais français”.

Au temps des Colonies, il y avait les Décivilisés ; nous avons eu nos Traîtres, nos Déserteurs, nos Cerveaux qui fuient, nos grands Émigrés — il est d’ailleurs dommage qu’il n’y ait pas eu de musée à leur offrir —, nos Déchus de nationalité comme Franz Fanon, rions avons même des « Martiens exilés » comme Pierre Gripari. Mais Pierre Boujut fait partie d’une autre espèce, celle des Mauvais Français, ça remonte aux années soixante, depuis qu’un négociant s’est récrié : « Désormais, nous avons décidé, mon frère et moi de ne faire travailler que les bons Français ! ». Le maître de la Tour de Feu s’en est d’ailleurs fort bien accommode, il l’explique de façon philosophique, sociale, politique et même poétique puisqu’il vit en la désertion de son fils Michel, durant la guerre d’Algérie, un « acte poétique ». « La patrie et la propriété sont nées du crime et du vol », écrit il. « Je suis le frère de tous les ‘mauvais citoyens’ de tous les pays, de ces ‘mauvais Allemands’ qu’Hitler persécutait, de ceux qui ne mettent pas leur pays au dessus de tous les autres, qui ne pensent pas que right or wrong la patrie a toujours raison, de ceux qui ne se découvrent pas devant le drapeau, de ceux qui se sentent, par-dessus le fumier natal, amis de tous les hommes ». Il détaille cet anti sentiment patriotique : « En 1934, je n’éprouvais pas du tout la honte d’être un homme, mais seulement la honte d’être Français. Après tout, naître Français, Anglais, Allemand, etc. est le résultat du hasard. (...) j’avais honte pourtant d’appartenir à cette patrie. Oui, honte d’être Français à cause des injustices sociales, à cause de l’empire colonial, à cause des guerres perpétuellement entretenues en Europe depuis des siècles, à cause de Louis XIV et des dragonnades, de Charles IX et de la Saint Barthélémy, à cause de Napoléon, à cause, à cause... Les causes ne manquaient pas. Si la France est une mère pour certains, pour moi elle est une marâtre et l’aimer n’est pas une vertu. Le seul honneur c’est d’être un homme libre, un homme innocent de tous les crimes de l’Histoire. Aussi dans ma honte de marquer le terme français’ sur les documents administratifs qui exigeaient cette annotation, je l’écrivais en tout petits caractères et sans majuscule. Je me voulais citoyen du monde et pas autre chose. Un habitant de la planète et de Jarnac ».

C’était le temps des Giono, des Gide, des Romain Rolland, Martin du Gard, des Andrian Miatlev que Boujut admira, d’un Céline aussi celui du “Voyage”. Jean Giono lui écrivit : « La patrie ne compte pas en face de la vie d’un homme ».

Pourtant il semble qu’entre la publication de ce livre et notre temps, un abîme se soit peu à peu creusé. Le fétichisme du drapeau se proclame, se légifère, les dommages collatéraux d’une photo amusante où un modèle s’essuie le derrière avec un drapeau français font 2 licenciements. L’artiste à la burqa... Même les Étrangers le disent :

« Les Français sont peut être bons en nage libre — mais pour ce qui est des libertés, ils sont à la traîne ». Ils évoquent cette France (le la gloriole, celle qui se cache derrière un bout de tissu à trois couleurs, inquiète. Reste qu’Éva Joly propose à la place de la colonne de chars et de véhicules blindés de l’armée de la France guerrière du 14 juillet, un défilé citoyen.

Le Président s’est récrié : « La France, on l’aime ou on la quitte », il a renchéri : « Casse toi pauv’ con ! », d’accord, mais comment ? Demandez toujours au Ministère de l’Intérieur comment on quitte la nationalité française, puisque vous ne pouvez pas tout au moins quitter votre famille, vous n’aurez pas de réponse.
Le 1er mai de l’année 92, dans sa tonnellerie de Jarnac, Papy Boujut me dédicaça son livre « en souvenir de sa première rencontre avec — un mauvais Français — en souhaitant qu’il y en ait d’autres ». C’était l’année de sa mort ; j’ignorais qu’une autre rencontre allait se faire vingt ans plus tard dans les colonnes de “Témoignages”.

Jean-Charles Angrand


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