C’en est trope

Francis Yard (1876-1947) et Charles Angrand (2)

Jean-Baptiste Kiya / 6 août 2015

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Rouen-lecture n°14 (septembre-octobre 1994), éditions Philippe Galminche, Rouen.

Le contenu dépouillé de la Correspondance de Charles Angrand, dévoile, en réalité, tout un maillage de relations communes autour de la figure de Francis Yard.
Si l’on n’y relève qu’une unique occurrence à Yard, en date de février 1922, 3 ans avant la publication de « La Maison des Bois », elle est d’importance ; en outre, il en est bien d’autres qui portent sur des amis communs.
Angrand indique dans un courrier adressé à Maximilien Luce apprécier la lecture de la réédition de l’« An de la Terre » du poète, le recueil est dédié à l’admiré Émile Verhaeren. « De bons vers, de bonnes strophes et même de bonnes pièces », écrit-il. Le peintre dût certainement lors d’une des rencontres fortuites dont parle le neveu en féliciter l’auteur.

La Correspondance publiée n’ignore pas davantage la figure de Ferdinand Berthelot (Blainville 1892-1952), cet ami de longue date de Yard, puisqu’Angrand demande à son compagnon Charles Fréchon dès 1904 des informations sur cet artiste.
Bien plus présent est Maurice Louvrier (1878-1954), cet autre ami peintre de Yard. Louvrier fut président d’une société d’artistes rouennais de 1921 à 1924. Dès 1920, celui-ci monte à l’atelier d’Angrand, quai de Paris, lui proposer de participer à des dîners artistiques, mêlant artistes, critiques et amateur, ce qu’Angrand décline. Pas rancunier pour deux sous, visiblement admiratif du travail de son aîné, celui-ci repasse à l’initiative, et, début 1921, place 4 dessins d’Angrand à l’occasion d’une exposition qu’il réalise. Louvrier est décrit à Luce comme « excellent garçon, très sensible mais trop suggestionné », « toujours aimable à [son] égard ».
En revanche ce qu’écrit le neveu de l’artiste portant sur les relations entre le critique Gorges Dubosc (1854-1927), un proche de Yard, et Angrand s’avère complètement erroné. « Charles Angrand (écrit le neveu Pierre dans sa lettre du 22 avril 1990) n’avait que de fortuites conversations de trottoir avec le journaliste Georges Dubosc, un ancien des Beaux-Arts de la ville. (…) Angrand ressentait fort bien que le gros Georges Dubosc était imprégné de l’esprit rétrograde du Journal de Rouen ». Passons sur l’adjectif accolé au nom du critique qui ne grandit pas son rédacteur. Angrand, en réalité et comme le détaille la correspondance, appréciait fort les conversations qu’il avait avec Georges Dubosc, conversations qui ne se déroulaient pas seulement sur les trottoirs de la préfecture.

Il faut préciser que Dubosc est de la même génération d’Angrand, ils sont nés la même année, et cela ne peut que les rapprocher.
Dès 1897, Angrand n’hésite pas à demander régulièrement des nouvelles du critique à son ami Charles Fréchon (« Le bonjour à Dubosc »). En 1889, il exprime plus ouvertement sa sympathie envers le journaliste qui sut apprécier son talent. En 1913, il en loue au néo-impressionniste Luce « l’œil amical ».
Les deux hommes, Angrand et Dubosc, ont de fréquentes conversations, pas seulement « de trottoir », mais à la Bibliothèque municipale, pendant la Grande Guerre, où le peintre trouve tout à la fois lecture, chaleur et réconfort. En 1917, l’artiste indique même passer certains soirs en compagnie de Guilloux, le sculpteur, et du journaliste. La Grande Guerre les rapproche. Angrand signale à son correspondant Luce de façon régulière avec sympathie (si ce n’est admiration), les articles du critique du Journal de Rouen, si bien que la silhouette de « [son] vieil érudit et critique », infatigable travailleur, apparaît jusque dans sa dernière lettre datée de mars 1926 (« Dubosc – toujours à ses papiers »).
Ce maillage-là est confirmé par le relevé des dédicataires du recueil « La Maison des Bois ». Outre, Angrand, d’autres pièces vont à des connaissances communes : « L’Allée » au peintre Ferdinand Berthelot, et le poème d’ouverture à Georges Dubosc.
Il est donc assuré que Francis Yard avait une connaissance certaine de l’œuvre et de la personne d’Angrand. Ce qui ne justifie pas néanmoins les « revenants », la « licorne », « l’aigle fier », le « loup-garou », ce « mammouth énorme », ces « satyre et nymphe blonde », la « dame oubliée Geneviève ou Grisélidis » du poème dédié au peintre ?
Il faut se reporter, pour trouver une réponse à cette énigme, à deux éléments. L’œuvre de Yard, d’abord.

En 1922, 3 ans avant la publication de « La Maison des Bois », le poète, associé au peintre Jean Laurier, fait représenter au Théâtre normand un drame en quatre tableaux, « La Messe du Saint-Esprit » dont Georges Dubosc fait un compte rendu pour le Journal de Rouen (numéro du 3 octobre). Le drame représente, selon l’article du critique, un « vieil homme marchant à petits pas, courbé sous sa limousine, regagnant lentement la bergerie, jetant un œil malicieux à droite et à gauche » : un sorcier, dont tous parlent en baissant la voix. « Par quoi encore le sorcier, écrit Dubosc, s’imposait-il à la foule des bas esprits de l’air ou des eaux ? Par la vertu du Cercle magique et par la vertu du Pentagramme ou Pentacle. C’est le signe cabalistique, le talisman par excellence du pouvoir, le pentagone d’or ou d’argent, l’ancien signe de ralliement des Pythagoriciens ». Angrand, adepte de la peinture optique, scientifique, usait du nombre d’or et de trames géométriques, comme le montrent certaines études, pour asseoir ses compositions.
Ce qu’on peut dire donc, en ce qui concerne le motif du merveilleux normand, c’est qu’il n’est pas étranger à l’œuvre du poète…
Mais cela n’établit, pas loin s’en faut, le lien qu’il y a entre la thématique du poème et le travail d’Angrand.


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