C’en est trope

Francis Yard (1876-1947) et Charles Angrand (3)

Jean-Baptiste Kiya / 13 août 2015

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Les Indépendants (1884-1920) par Gustave Coquiot, éditions Librairie Ollendorff.

En 1921, Gustave Coquiot dans l’ouvrage qu’il consacre aux « Indépendants (1884-1920) » décrit, dans ce style artiste-relâché qui était le sien, Charles Angrand comme « un bon bougre qui ne connaît comme pas un l’arche de Noë », un « génie familier de la ferme », qui « nous donne à regarder des enfants, des ménagères, des scieurs de bûches et des faces particulières de paysans, qui tiennent délectablement du putois, de la fouine et du rat ». Déjà, on versait dans l’image d’Épinal, le conte et la légende.
Il nous reste des témoignages qui indiquent la façon dont était perçu l’artiste et l’homme à travers les yeux de ses contemporains. Le neveu, qui au décès du peintre touchait à ses 20 ans, le décrit de cette manière (catalogue de la rétrospective Musée-Château de Dieppe) : « un petit homme au regard clair, coiffé d’un chapeau de feutre bosselé, d’où s’échappent des volutes de cheveux blancs ; le visage souligné d’une courte barbe poivre et sel, l’artiste porte sous sa veste un chandail blanc à col roulé et des guêtres montant jusqu’au dessous du genou. Cette vêture (précise-t-il) paraissait, au début du siècle, quelque peu insolite. »

Madame Varin, Saint-Laurentaise, née en 1896, adolescente, le « voyait passer le soir, grand solitaire », « même par temps d’orage, il recherchait la lumière, [expressions précédemment utilisées par le neveu] et partait souvent pour une longue randonnée. Il était toujours seul et ne fréquentait personne dans le bourg. Coiffé d’un chapeau et enroulé dans une grande cape, je me le rappelle très bien avec son pantalon bleu, très étroit au bas. » Elle ajoute : « Il n’était pas pratiquant, mais assistait à tous les enterrements. Et je me souviens d’un fait extraordinaire : une personne avait été trouvée sans vie dans un champ des environs sans aucun papier. Le docteur Périer constata le décès et l’inhumation eut lieu le lendemain. Il y avait trois personnes à l’office religieux, le docteur, le garde champêtre et M. Angrand. Cela m’avait frappé ! ». Ces souvenirs précèdent l’année 1913, avant que l’artiste ne quitte le bourg. Ce qui fait qu’Angrand passait auprès des villageois pour un original, cela tenait à 3 aspects : sa tenue vestimentaire, son côté « taciturne », et la rupture qu’il voulait ferme avec les usages de la vie mondaine.

« Par chez nous », la revue littéraire et artistique rouennaise, dans son numéro de février-mars 1921, 4 ans avant la publication du recueil de Yard, dressait sous la plume de Pierre Wolf un portrait similaire : « En le voyant marcher, un peu courbé, par les rues de Rouen, sous son feutre américain, avec sa houppelande grise, vous l’avez peut-être pris pour un vieux berger normand. Aux jours de cérémonie ou de vernissage lorsque la houppelande fait place au pardessus bleu pincé à la taille et descendant longuement jusqu’aux guêtres blanches, il vous a paru plaisant d’évoquer le costume pittoresque d’un ‘demi-solde’ ». Avec ça, « un visage ridé comme à l’eau forte, couronné de cheveux blancs, barré d’une forte moustache, allongé d’une barbiche ».
« Houppelande » est le mot qu’emploie l’écrivain. La houppelande, rappelons-le, est le manteau ample et long des bergers. Ils n’étaient guère nombreux en Normandie à cette époque. Anachroniques, ils semblaient sortir d’un passé révolu, un peu comme Angrand scrutant les ciels troubles au détour d’un chemin creux, tout chargé du savoir mystérieux que lui accorde Yard.

Cet étrange homme accoutré comme un berger, on le voit se baisser, et choisir bizarrement des pennes de pigeon sur le pavé, non loin de la cathédrale, il intrigue. Il fait probablement jaser par son accoutrement, on imagine les écoliers se retourner sur ce vieil homme dont on ignore l’usage qu’il peut faire des plumes qu’il ramasse avec soin pour les glisser dans sa poche (destinées en fait à étaler la poudre du pastel sur le croquis), cet homme-là, si atypique si savant des choses de la nature, si fin connaisseur en couleurs, avait des allures de sorcier, assurément.
Dubosc écrit en effet ceci dans son article intitulé « La Sorcellerie normande » du 3 octobre 1922 : « ‘Berger vaut Sorcier’ disait la sagesse normande. Ils connaissent et observent la tombée du soir, les couchers du soleil, l’éclat des belles nuits d’été et la marche des astres scintillants, le cours changeant des saisons qui se déroule. Isolés en leurs cabanes roulantes, les bergers y ont acquis dans les livres, quelques notions de médecine en expérimentant sur leurs troupeaux. Ils connaissent la vertu des herbes et des plantes, des ‘simples’ qu’ils ont appris à cueillir. Il n’en faut pas plus pour que les Bergers passent pour posséder les clefs de la magie, les pratiques ténébreuses de la sorcellerie, et l’alliance avec tous les esprits transfuges de l’ordre céleste. Il faut lire dans les pages de ‘L’Ensorcelée’, de Barbey d’Aurevilly, l’admirable analyse qu’il a tracée des bergers de Basse-Normandie, ‘contemplatifs, vagabonds et mystérieux’ ». Trois adjectifs qui ne pouvaient que convenir aux yeux un peu lointains des contemporains de Charles Angrand.
Il ne manque pas de passer pour un fou, un asocial, ou un sorcier celui qui ne se conforme point aux convenances de la vie sociale. L’excentricité passe vite pour une marginalité en province.

Francis Yard a donc paré Angrand des pouvoirs que l’opinion prêtait aux bergers auquel il ressemblait tant, sans compter qu’il faisait une pierre 2 coups en intitulant son poème « Clair de lune » qui était le nom d’un cabaret près de la place Saint-Paul où se rencontraient jusqu’en 1893 les jeunes artistes...
« Ces chères ombres éternelles,
Ce sont mes âmes par milliers…
Leurs regards me sont familiers,
Et leurs présences – fraternelles » sont les derniers vers du poème.

Avec mes filles.


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