C’en est trope

Fukushima-Daïchi, goutte d’encre sur paysage absorbant L’atome, le clinamen et la théorie de la tartine (6)

C’en est trope !

Témoignages.re / 27 juin 2013

Connu dans les bars du quartier comme le houblon, il répète à qui veut l’entendre qu’avec le rhum, ça va trop vite : « Le rhum, c’est la Mort en Lamborghini. Moi, je préfère la Deux-chevaux » et il lève du poing son demi avant d’y plonger sa lèvre supérieure.

Il y a deux ans, bombardés de nouvelles de Fukushima par une télé au son criard fixée au-dessus des bouteilles de vermouth, il s’est tourné vers moi, et m’a dit : « Les Japonais, ils ont gardé cette manie du hara-kiri ».

Un peu de mauvaise humeur, je lui ai répondu : « Pour nombre d’amis orientaux, les Occidentaux paraissent comme des exorciseurs de démons, et démons eux-mêmes... ». Je lui précisai que l’image correspondait à une stéréotypie du schéma actanciel des récits taoïstes.

« Tu parles, me fait-il. Les Japonais éprouvent de la joie à s’étripailler pour emmerder leur prochain. Tu vois, Senno Rikyu, grand maître de thé ? Tu sais comment il s’est vengé du Shôgun Hideyoshi qui l’avait humilié ? Il lui fait porter ses entrailles sur un plat — avec le thé... Et quand c’est pas conscient, c’est inconscient ».

Je secoue la tête : « Les Occidentaux ont la manie de synthétiser le savoir de façon réductrice, alors que les penseurs japonais ont pour volonté d’éclater les domaines du savoir pour le faire rayonner. C’est le sens du soleil levant qu’on voit sur leur drapeau. Leur pensée est divergente, alors qu’en Occident, c’est la pensée convergente qu’on valorise ».

« La divergence ?, rigole-t-il. L’image même de la fission atomique ».

Il faudrait commencer par la question qui fut posée à Hervé Joncourt, le négociant de Soie d’Alessandro Baricco, à son retour en Toscane : « Et il est où exactement, ce Japon ? – Par là, tout droit. Jusqu’à la fin du monde ». Mais voilà : comment elle est cette fin du monde ?...

Pour entrer dans la pensée même de Fukushima, il faudrait en trouver la clé au Japon. Le poète nippon Takuboku Ishikawa (1886-1912), que l’on nomme le « Rimbaud japonais », poète de la tristesse, en fournit une. Le lecteur attentif peut y respirer le sentiment qu’inspire la séparation que vivent les évacués, jusqu’à un périmètre de 20 kilomètres autour de la centrale, quand il écrit : « La balle

Que j’avais lancée sur le toit de l’école

Qu’est-elle devenue ? »

Ou « Que de choses m’attachent à Shibutami

Le souvenir de ses montagnes

De ses rivières ».

La vision à travers les larmes de Takuboku attendrit le vert des saules.

On y retrouve jusqu’à la « poignée de sable : ichiaku no suna » que l’on déverse dans le réacteur par hélicoptère pour le refroidir.

J’ai du mal à imaginer ce que devient cette campagne japonaise dont parle Claudel et qui forme le paysage de Fukushima, « avec ses cuvettes cultivées au milieu des collines boisées qui présentent une série de bols, de soupières, de plateaux », le tout aujourd’hui irradié : une sorte de table sans convive…

« Tristes les fumées qui montent dans le ciel », chantait le haïkiste. J’y vois la fumée d’un réacteur en flamme. Et Takuboku ajoute :

« La fumée s’élève dans l’azur

Tristement s’éloigne

Si semblable à moi ».

À de nombreux coins de rue de Kyoto, dit-on, s’élèvent de grandes sculptures du bodhisattva Jizo, le protecteur des voyageurs et de ceux qui s’égarent aux carrefours, ou aux enfers. Selon le shinto, qui est la religion traditionnelle au Japon, les nuages, les montagnes, les rochers, les étangs et les arbres ont tous un Esprit, appelé kami . La nature est un vaste réseau d’êtres et de règnes interdépendants, un lieu de mystère spirituel, et non un enchaînement de mécanismes. Dans ce pays, le génie des voyageurs est assis, tandis que les arbres et les rochers voyagent. Où fuient-ils à présent ?

Les centrales nucléaires mériteraient le titre d’un recueil d’un des plus grands poètes du Japon : “Jouet triste”. Le jouet triste des hommes.

Là, le lotus naît de la boue, c’est-à-dire du chaos ; et il y retourne.

Jean-Charles Angrand


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