C’en est trope

Gravir le ciel

Témoignages.re / 5 juillet 2012

On ne peut gravir le ciel sans en déchirer une partie, telle était la leçon de Babel.

“Le tatoueur de ciel” est une variante orientale et céleste du conte chinois de Jin Wei qui, lui, est terrien. Mais tous deux s’en tiennent à la victoire de la Terre sur le Ciel, dans cette opposition de la verticalité, et des tensions qu’elle induit.

Jin Wei, dit la légende, fille du grand empereur de Chine, était adorée par un père qui la comblait. Voulait-elle un cheval blanc qu’elle en obtenait dix ; voulait-elle un palais d’été, elle en obtenait cent. Un jour, Jin Wei voulut par caprice remplir la mer de cailloux. Elle trouvait l’océan trop plat, trop uniforme, sans nuance. Son père, l’Empereur le plus puissant de l’univers, mit tout en œuvre pour réaliser son vœu. Ce fut bientôt toute la population de l’Empire du Milieu qui fut mis en esclavage pour réaliser le souhait de la Princesse. Voyant qu’elle ne pourrait y parvenir, furieuse, elle jeta son corps dans la mer. Voulait-elle par là montrer qu’elle était prête à combler son souhait au moyen de son propre corps ? Elle ne remplit pas la mer, ce fut l’océan qui la remplit : elle mourut noyée. Comme elle était fille d’un Immortel, elle fut changée en oiseau qui jaillit de la mer.

Dans une vision inversée, voulant nettoyer et peindre le ciel, le fils du grand sultan Naboka, raconte Ben Kemoun, se retrouva sultan d’un désert.

C’est un beau conte sur la rivalité éternelle entre le ciel et la terre, entre l’enfance et l’âge adulte que nous rapporte habilement Hubert Ben Kemoun, dont le nom arabe signifie « le fils du Cumin ». Son patronyme montre bien par où se porte son attachement. C’est effectivement en tant que Terrien que se pose le conteur, non en tant que fils des étoiles.

Le terme de cumin est très vieux : originaire du Levant, c’est un mot sémitique. Le grain était fumé, il avait une valeur médicinale chez les Égyptiens, permettait d’ouvrir l’appétit chez les Latins ; au Moyen Age, un sachet de ces graines protégeait du mauvais sort et des sorcières, autrement dit du mauvais ciel.

Les contes qui mettent en avant ces oppositions entre ciel et terre, parmi lesquels “Soudorma” de Tolstoï, se trouvent être les plus poignants de l’humanité. Hubert Ben Kemoun nous livre, à travers ce “Tatoueur de ciel”, une revanche de la terre sur le ciel dans ce combat immémorial qui les tient liés depuis la nuit des temps, depuis Geb et Noun.

Thot compte les étoiles et les inscrit sur les voûtes des tombes de la vallée des Rois, mais la Bible entérine la défaite céleste avec l’histoire de Tobie. Il est écrit que Tobie était à la recherche de Dieu. Tout le jour, il scrutait le ciel vide. A force de guetter tout en haut du ciel, il reçut dans les yeux de la fiente d’oiseau. Les excréments le rendirent aveugle. C’est alors qu’il comprit que, lui qui avait partout cherché Dieu dans les lointains, il l’avait trouvé, il était tout au fond de son cœur. Opérant là un retour à la terre, en passant par le ciel, même s’il s’agit de porter le ciel entier dans son cœur.

Il est cependant dommage que le dessinateur de l’album, David Sala, ait choisi des teintes terreuses, il aurait sans doute fallu pour ce conte des éclairages vifs, de plein ciel, brillants, presque cruels. Nous regrettons que ce décalage entre la couleur et le conte fasse contresens — c’est d’autant plus dommageable que le trait et la mise en page sont beaux. « Émerveiller » et « faire réfléchir » étaient les mots qu’écrivit le conteur à Bandrélé, en 2006, dans sa dédicace pour ma fille. Ce sont en effet les premières portes qui s’ouvrent à la lecture d’un conte « qui vient de loin », mais ce rie sont pas les seules.

Contrairement à la plupart des animaux, l’Homme se tient debout, la tête en haut, tournée vers le ciel, tandis que les pieds tirent leurs forces de la terre ; ignorer l’une des deux origines le priverait d’une partie de lui-même.

Jean-Charles Angrand

“Le Tatoueur de ciel”, rapporté par Hubert Ben Kemoun, éditions des Albums Duculot.


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