C’en est trope

Hanukkah et la civilisation cachée

Témoignages.re / 6 octobre 2011

Que dit Isaac Bashevis Singer devant l’auguste auditoire de Stockholm à l’occasion de la remise du prix Nobel de littérature en 78, « pour son art de conteur enthousiaste qui, prenant racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises, ramène à la vie l’universalité de la condition humaine » ?

Il se met à parler de fantômes. « Les fantômes aiment le yiddish et, pour autant que je sache, ils le parlent tous. Je ne crois pas seulement aux démons et aux autres esprits, mais aussi la résurrection. Je suis sûr qu’un jour des millions de cadavres parlant yiddish se lèveront de leurs tombes, et la première question qu’ils poseront, ce sera : ’Quel est le dernier livre publié en yiddish ?’ ». Au début, on croit que l’écrivain est sérieux et en même temps provocateur ; à la fin, on saisit qu’il n’en est rien, et en même temps la réflexion n’est pas dénuée d’intérêt ni de sérieux. Voilà posé Isaac Bashevis Singer dans sa danse de l’esprit.

Le recueil “Zlateh la Chèvre” comporte sept contes : autant que de branches sur le chandelier Menorah. Il se trouve que ces récits se déroulent tous durant la Hanukkah ou à son immédiate approche, courant décembre aux premières rigueurs de l’hiver polonais, alors que les jours sont au plus court. Hanukkah, dans la froideur de l’hiver est la chaleur du feu ; dans le sombre des jours il est la lumière la plus claire. Hanukka est Fête des Lumières, le plaisir des enfants, il est cadeau, comme ce recueil de contes : Hanukka(h) veut dire « dédicace », en hébreu...

Les contes qui constituent ce recueil se répartissent en trois groupes comme les bougies sur la Menorah : 3 contes pour le groupe de gauche, 3 pour celui de droite et 1 pour le milieu. L’ensemble des contes positionnés à gauche est consacré au Démon et à ses Sbires : ce sont les récits “L’Histoire de Grand-Mère” et “La Ruse du Démon”. Si le diable a plusieurs tours, il n’a qu’une seule queue. Le groupe de droite est consacré à l’Idiotie : ce sont les contes “Une histoire de paradis”, “La Neige à Cheim”, “Les Pieds emmêlés” et “le Prétendant niais”, “Le Premier Shlemiel”. Si les idiots sont nombreux, ils sont dans une ville, Chelm. Notons qu’avec Singer, il ne faut pas confondre Idiotie et Naïveté, Shiemiel et Gimpel... Enfin, la chandelle du milieu porte la flamme la plus pure, la plus droite, c’est la voie de la Candeur, de la Pureté et du Pardon, elle est composée d’un seul récit, celui qui donne son titre à l’oeuvre, et qui l’ouvre : “Zlateh la Chèvre”. Le récit évoque le végétarisme, l’auteur établissait des liens entre le comportement humain envers le monde animal et celui des Nazis durant le dernier conflit mondial...

Il faut bien comprendre que le chandelier à 7 branches est l’héritier de l’« arbre babylonien de la lumière ». Autrement dit : il est l’arbre par lequel le fervent monte au ciel, jusqu’à la lumière. Toutes les branches y mènent, mais il est préférable de choisir la bonne, celle du milieu, la plus droite. Pour les autres : Voies de l’Idiotie et du Démon, c’est plus long...

Moi-même, je ne suis pas sûr d’avoir choisi le chemin le plus rapide.

En même temps, ces 7 lampes du chandelier sont les yeux de Dieu.

Flavius Josèphe écrivait au sujet de la Menorah qu’on lui avait donnée autant de branches qu’on compte de planètes avec le soleil, au centre. Selon Philon, il s’agissait d’une « imitation de la sphère céleste archétype ».

Deuxième image charpente de l’oeuvre : l’existence décrite et appréhendée par Singer prend des allures de toupie à quatre faces, comme celle offerte aux enfants à l’occasion de Hanukka et qu’on appelle dreidel. Sur chacune de ses faces, un mot est inscrit, « Ness/Gadol/Haya/Chain », ces quatre mots tressent une phrase en yiddish. Parmi ces inscriptions, une seule gagnante, le mot le plus long, celui qui est composé de 5 caractères au lieu de 4 : « Gadol », qui veut cire « miracle ». Il faut que la toupie s’y incline. La phrase a pour signification : « Il y eut là un grand miracle », ce qui fait que l’humour a deux pans : à la fois tautologique et paradoxal, le miracle n’étant pas celui (le rester en équilibre, mais de tomber bien. Ainsi de la vie.

Ce livre, il faut le lire et surtout le méditer. Sa profondeur tient à la richesse de la culture juive qui longtemps a été ignorée, parce que persécutée. Longtemps cachée, aujourd’hui encore, à la fois par paresse et par habitude, elle est ghettoïsée. Pourtant l’Éducation nationale devrait repenser la démarche pédagogique en se penchant sur les notions cabalistiques (cabale signifiant « réception ») de l’Arbre de Vie. Le grand enjeu (le l’enseignement devrait être celui de reprendre contact avec la transcendance — une transcendance sans Dieu, ce qu’Olivier Reboul appelait trop vaguement « la grâce ».

Dans “Le Blasphémateur”, on trouve ce constat : « Si les gens pouvaient, ils se voleraient leurs yeux » ; sans doute aurais-je volé ceux d’Isaac Bashevis Singer. Un hassid chantait de joie : « L’homme est poussière et retournera en poussière ». Il ne tarda pas à se retrouver en poussière. Sa femme pesta : « Encore une de tes farces ! ». Et elle balaya le tout.

Jean-Charles Angrand


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