C’en est trope

Henry James et la mystification du mensonge gratuit

Témoignages.re / 24 mai 2012

L’enjeu de la fiction jamesienne ne se pose pas tant en terme de réalisme, ou de vraisemblance — psychologique ou sociologique — qu’en terme de problématique, ou mieux de problématisation. La société que l’auteur décrit est d’ailleurs certainement plus fine et intelligente que la société qu’il côtoie. Parce que ce qui intéresse James est moins de faire la copie d’un monde, telle que le ferait un portraitiste de la société victorienne, que de mettre en scène un cas de conscience. Cette expérimentation constitue la modernité des fictions d’Henry James.

Qu’importe la coïncidence romanesque du peintre qui rentre par hasard dans son atelier et qui y trouve son modèle et son épouse contemplant le portrait qui leur était pour l’heure défendu de voir, qu’importe que ce peintre, caché subrepticement derrière une grossière tenture de théâtre, voie sans être vu la destruction de ce tableau par ces gens de bonne compagnie, qu’importe donc la grosseur des ficelles, ce qui est important pour l’auteur, c’est de mettre en place et de développer une casuistique (correspondant pour le coup aux codes d’honneur de la gentry britannique).

Qu’importe, serait-on tenté de dire, donc le mensonge annoncé dans le titre ? Nous n’irions pas jusque-là parce que l’intitulé même de la nouvelle pose un problème : le problème fictionnel et frictionnel de la relation entre copie et mensonge, il pose également le problème de la possibilité du mensonge gratuit, par conséquent de l’acte gratuit auquel s’est attaqué Gide ou Camus, et de la relation fondamentale qu’il y a entre les mots et les actes.

Nous regrettons à ce titre que Frédérique Leichter-Flack n’ait traité dans son ouvrage paru récemment, “Le Laboratoire des cas de conscience”, que des cas extrêmes — ce qui limite considérablement sa prise de risque. Le cadre de l’étude qu’elle s’est choisie est passionnant : Henry James aurait eu sa place, comme une grande part de l’oeuvre de Mérimée, dans une étude plus affinée des « cas de conscience », qui demanderait à éclaircir les règles historiques de la conscience : c’est-à-dire d’évoquer son mode de fonctionnement, en relation avec les codes de la morale.

Mais que demander ? De la conscience, notre monde en a certainement moins que ne le dit sur les ondes F. Leichter-Flack, moins qu’il n’y en a dans l’oeuvre de James. Réfléchissons par exemple à la finesse psychologique — que se doit l’écriture de la vie et de sa complexité — ainsi qu’au style du fichier mis en place par Guéant, « pour la performance de la sécurité intérieure », écrit par de petites mains, contre l’avis de la CNIL.

Va-t-on y ficher tous les « Pinocchios de l’Obs » ? Ce serait passionnant si les candidats à la présidentielle qui se jetaient le nom de menteur à la figure y figuraient à ce titre. Il ferait beau voir des personnalités de la scène politique y figurer.

Et pourquoi diantre ce procureur de Philippe Faisandier cherchait-il à délocaliser l’affaire Rokia ? Parce qu’il a des informations sur les personnes qui l’entourent, parce qu’il a en main des dossiers qui mettent en cause des hauts magistrats sur des affaires (qu’il estime) minuscules, et qu’il en a fait la balance. Comment se fait-il qu’un juge demande les fadettes de son collègue de bureau ? Quelle ingratitude ! Ces gens-là ne sont-ils pas au-dessus de tout soupçon ? Parce que beaucoup dans cette île étriquée, où on tourne vite en rond, font la confusion entre vie privée et vie publique. Quand on est en plus président d’une association d’une quelconque région française : on rencontre du monde, on sympathise, les voulés sont faits pour ça, et on entrejambe, on ne fait plus son travail. À terme, tout le monde manipule tout le monde. Les exemples sont nombreux, les dossiers existent, se taire est préférable, on se tient les coudes, il vaut mieux en jouer plutôt que de faire se lever un tsunami médiatique qui salirait les belles plages du lagon et la politique néo-coloniale française.

Ouverture de “L’Exercice de l’Etat” du cinéaste Pierre Schoeller : une femme nue s’engouffre dans la gueule ouverte d’un crocodile vautré sur le tapis d’un salon ministériel. Une scène, une seule, pour suggérer tout des rapports de la métropole avec ses anciennes colonies.

Mais laissons à Henry James (1843-1916), qui sait qu’un des grands problèmes de l’Occident est le mensonge, le mot de la fin, même s’il s’est hasardé sur la notion ambiguë et risquée de « mensonge platonique » : « Oliver Lyon se fit à part lui la remarque que non seulement Capadose mentait, mais qu’il donnait à son auditeur le sentiment d’être lui-même quelque peu menteur, même (ou surtout) si celui-ci le contredisait ». James s’arrête sur le fait que, malheureusement, nous nous faisons complices, par notre silence même — et plus encore par notre contradiction, c’est ça qui est merveilleux —, des mensonges que la société s’invente, nous invente. Et nous ne pouvons pas en plus, sous peine de nous désindividualiser, nous en abstraire.

Que dire en plus quand ce qui est crié n’est pas entendu ?

Jean-Charles Angrand


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