C’en est trope

Histoire de l’œil, année 1543

Témoignages.re / 6 février 2014

Représentation d’un œil en gros plan. Facture hyperréaliste. Cet œil est tourné vers le spectateur, il nous fixe. Son grossissement même le rend inquiétant. Monstrueux. Dans la partie basse du tableau, s’inscrit en italiques en petits caractères la mention (peut-être son titre ?) : « Ceci n’est pas un regard ».
Nous regardons le motif qui nous regarde.
Le tableau agit comme le système de répons à la chinoise, du type : « Les monts et les fleuves sont dans le regard du ciel » calligraphié par le grand peintre Wang Wei ; Tu Long, l’ermite taoïste, répond : « Ne sait-on pas qu’ils sont ce regard même ? » Le paysage est non seulement regardé, mais il est le regard même. Le lavis se renverse pour proclamer : Tu cours après non pas ce qui se trouve au-dehors, mais au-dedans de tes yeux. L’essentiel du dialogue entre objet regardé et le regard même se noue dans l’irréfutabilité de la réplique par laquelle l’école Tch’an s’est définie. Shan Hsui, qui prétendait à la succession du Cinquième Patriarche, écrivit sur le mur du monastère ce poème :

« Le corps est l’arbre de Bodhi
L’Esprit est comme un miroir brillant dressé
Prenez soin de l’essuyer constamment
Et de ne pas permettre à la poussière d’y adhérer »,
Hui Neng y fit écrire en dessous celui-ci :
« Il n’y eut jamais d’arbre de Bodhi
Ni de miroir brillant dressé
Aucune chose n’existe fondamentalement
Où donc la poussière pourrait-elle adhérer ? »

Dans l’absence de logique se trouve la vanité de la construction. La seule logique de la vision se trouverait dans la structure même de l’œil.
1543 constitue une date charnière dans l’histoire de l’œil, une sorte de poussière. Elle voit la publication simultanée du De Revolutionibus orbium coelestium de Copernic et du De humani corporis fabrica de Vésale. « En 1543, précise Canguilhem, l’homme de Vésale vint au monde dans le monde de Copernic ».

Les planches anatomiques de la Fabrica (notons : la fabrique du corps humain), inestimables témoignages du regard de La Renaissance porté sur le corps, présente l’homme de Vésale dans une posture aristotélicienne : « il est debout, tête haute vers le haut du monde, en correspondance avec la hiérarchie des sentiments ». Néanmoins il y a plus que cela : au sommet de l’homme se trouve l’organe de la perception le plus haut de l’être : l’œil. C’est l’œil de Vésale qui va dénicher l’invariant anatomique humain, le squelette pour la retranscrire sur les planches. La méthode consiste à distinguer sous le transitoire de la peau et de la chaire, l’invariant pour l’isoler, l’immuable de l’homme, à inscrire les lois divines du squelette humain. Au moyen des os, il s’agissait non moins de scruter les plans du Grand Architecte.

Sacrilèges, les deux démarches trouvent un autre point commun : c’est l’œil. Pour Copernic, il ne suffit plus ; pour Vésale, il est outil de la connaissance. Prométhée n’a jamais roulé dans le Tartare que son œil.
Vésale renvoie à l’archétype tobien. À la recherche de Dieu, tout le jour, Tobie scrutait le ciel vide. À force de guetter, il reçut dans les yeux de la fiente d’oiseau. Les excréments le rendirent aveugle. C’est alors qu’il comprit que, lui qui avait partout cherché Dieu dans les lointains, il l’avait trouvé : il était tout au fond de son cœur.
En chinois, « connaître, comprendre », c’est le caractère « jian », il composé de deux élément : celui qui figure l’homme et un œil au-dessus.

Rien ne trompe plus que les yeux : on connaît les démonstrations ad oculos de l’existence de Dieu. Ce qui peut passer pour la structure oculaire choit irrémédiablement comme Sgnanarelle dans Dom Juan : la démonstration par le système digestif se résout quoi qu’on fasse par une déjection puante. Si elle se voit, l’idée de Dieu se digère mal.
Prenons le cube. Un cube a beau posséder 6 faces et 12 arêtes, le spectateur n’en voit au mieux que trois faces et neuf arêtes. Si on s’arrête à la sensation visuelle, le cube serait incomplet, et on ne verrait, à proprement parler, jamais de cube. Or, quand on perçoit un cube, on juge qu’il s’agit bien d’un cube, c’est-à-dire que « la sensation s’accompagne d’un jugement qui va la compléter ». Ce jugement sur la sensation mobilise notre mémoire : on juge qu’il s’agit d’un cube parce que notre mémoire conserve la définition du cube et le souvenir de cubes déjà perçus. Bergson dans « Matière et Mémoire » le montre : il y a une étroite connivence entre la perception et la mémoire, si bien que « percevoir, écrit-il, finit par n’être plus qu’une occasion de se souvenir ».
Si tenté que l’on applique la règle bergsonienne à La Réunion, à l’île. On définie l’île de la manière la plus exacte de cette manière : « Étendue de terre que l’œil devine entourée d’eau ». L’œil est avant tout une capacité, dans un fonctionnalisme à la saint Thomas -l’œil est à la main ce que cette dernière est à la réalité. La définition posée ainsi conduit à s’intéresser à l’œil, au globe oculaire, et à se retourner vers le ciel, ce qui se fait de mieux en matière de globe, les insulaires et les marins le savent. Et dans cette affaire d’île, la position de l’état d’esprit de l’observateur est loin d’être indifférente. On sait bien que la fleur ne ressemble pas à son image sous le microscope.

Les travaux de Copernic et de Vésale représentent de fait les deux postulations contraires : celle qui accorde sa pleine confiance à la vision oculaire, et celle de Copernic d’autre part qui s’en défie (le soleil ne tourne pas autour de la terre, contrairement à l’évidence qui ne devient qu’un paraître), il cherche alors d’autres yeux pour voir mieux. Stevenson est copernicien dans la mesure où il écrit, dans une lettre de décembre 1893 adressée à Henri James, quelque chose qui est encore valable de nos jours : « Admettons que nous vivons à l’âge du nerf optique en littérature. Pendant combien de siècle la littérature s’est-elle débrouillée sans y recourir ? » Mais cela mériterait d’autres développements.

 Jean-Charles Angrand 


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