C’en est trope

Île flottante

Jean-Baptiste Kiya / 12 février 2015

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Reflets d’écailles (Une autre histoire du monde), catalogue de l’exposition co-produite par Kélonia et le Musée des arts décoratifs de l’océan Indien, rédaction Thierry Nicolas Tchakaloff et Sophie Patte, éditions Région Réunion.

La mer, lieu d’immensité, de l’Incommensurable, de l’inconnu – et en même temps de la dilatation. Abysses fumants, grands fonds, hauts fonds invisibles grondant dans l’écume des rouleaux. Creux de sept mètres, hérissons de vagues, envahissement, découpe des rocs.
La mer est langue, éternelle succion, mouvement, aucun point de repère, milieu de rien – un désert, et quand il n’y a plus de lieu, c’est là que se trouve la foi.
Pas d’autre loi que la Foi. Écarter les bras comme Jésus, apprendre à dériver.
Bercement gigantesque. Grand va-et-vient où se font et se défont les cyclones. Quand le ciel et la mer se mêlent, se confondent, quand la mer avale le ciel et la recrache. Monstres marins qui surgissent, méduses blafardes, baleines gorgée d’hommes, requins géants, calamars vomis du plus profond, raies grandes comme des ciels, serpents des mers enserrant les navires entre leurs bras visqueux, poulpes qui engloutissent : abysses vivants des abysses morts. Et quand tout se referme, c’est sur ces secrets : mer d’huile, lieux du visqueux, des ténèbres, dont le fond hèlent, sirènes de l’oubli.
Apprendre à dériver, à dévider le temps.

Quand le cyclone frappe l’île, la cingle ; à des kilomètres, le grondement des galets, au ressac, bruit de succion. La mer aspire l’île qu’on entend respirer, haleter. Écoutez-la, l’île flottante ; voyez l’île dérivante, comme elle nous entraîne dans son sillage d’écume.
Laissez-vous alors emporter, comme sur un rêve. Radeau de l’infortune.
Tortue si lourde dans le sable que la mer soulève. Elle, si maladroite, regardez-la comment elle s’envole sous l’eau. Car la mer soulève tout, elle soulève des montagnes, souffle tout.
Tortue, milieu entre terre et mer, vie et objet. Interrogation de la matière et de l’espace. Car la tortue est un point perdu, qui préside à l’agencement du monde. Animal mathématique qui porte sur son dos la règle du temps, que vois-tu en transparence à travers ton écaille fine et polie ? Quels cyclones attendus ? Quelles îles à venir ?
Îles du temps, flottantes, dérivantes… Vers où ? Retournant vers quelle origine ?
Le navire titube, on dirait qu’il est saoul. Dis-moi marin, est-ce une île, ou le dos d’une tortue ?
L’île était là, hier soir, aujourd’hui, rien. Où a-t-elle pu foutre le camp ? Rien à l’horizon, qu’un rond liquide qui n’en fini pas de bouger, comme si la mer elle-même était une immense île – à devenir dingue ! N’était-ce pas une tortue géante, un mirage du soleil ? Dieu qu’il fait chaud, étouffoir céleste !
L’image satellitaire nous tombe dessus : le cyclone prend son thé dans sa théière en fer-blanc.

Regarde, compagnon, d’un peu plus près, cette écaille polie et ornée du marché de Nantes, oui on appelle ça peigne d’apparat, on dit que les filles des îles, aux lignes délicates, le portent dans leurs cheveux de jais… Et qu’elles s’en coiffent nues à la bougie devant le miroir pour ton bon plaisir. Tourne-le au soleil encore, n’y vois-tu pas le reflet de l’or ? Ça donne soif, ça, matelot. Oyé-oyé, n’entends-tu pas le vent qui se lève dans les vergues qui nous appelle ? Laisse ce qui te reste de ton âme cerf-volant se gonfler à la brise du noroît, et partons ! Montons au haut du mât de misaine, n’y vois-tu pas une île se profiler à l’horizon, compagnon ? Quinze cents ducats, au premier des malfrats qui verra une île se pointer, et une pinte d’aguardiente, s’il plaît à ses messieurs. Hourvari. Charivari de mouettes. Vents contraires, diadème de déferlantes. Mais non, âne bâté, sac à vin, ce n’était que le dos d’une tortue – ça oui, elle était fameuse, cette tortue, je veux bien, mais où elle est ta terre que tu as vue, que tu n’as pas vue ? T’as pas les yeux en face des trous, imbécile ! Pour un peu, je te défoncerai le crâne.
Laissons-nous dériver, capitaine de brûlot, à Dieu vat. Mais Dieu ne va pas : sa tête lui tourne.

Le premier d’entre nous après Dieu – le capitaine – est incommodé, le voilà au plus mal, il vire blanc de ciel, mal de mer, vite une saignée, chirurgien de bord, une incision ! Que diable, il n’arrête pas de se répandre, il ne sait que du sang, c’t’homme-là, en voilà un qui se délite, combien de tonneaux a-t-il avalé, le bougre, de rhum pour répandre autant de fiel sur le pont ? La mer s’en teinte, s’en dégoutte, la voilà toute vermillon – mais non, suis-je bête, c’est le crépuscule qui rougit l’horizon ! Allons, capitaine, où êtes-vous, si ce n’est répandu jusqu’à la dernière goutte ? Allons, capitaine, soyez raisonnable, répondez, par tous les saints ! Mais où est-il donc ce damné capitaine de brûlot ? Vidé de partout ? Plus de capitaine ? Que faire sans capitaine, sinon se laissez dériver dans l’espace sans fin et infini de la lumière ? Jusqu’à ce qu’on accroche une île, qu’elle soit dérivante ou pas, s’en fout, un point d’appui. Qu’on me donne un point d’appui, un seul point d’appui, s’écriait l’Archimède, et je vous soulèverai l’univers !
Oui, j’ai abandonné mon navire pour me poser sur le dos d’une tortue flottante, mon île. Je ferme les yeux. Je préfère la vie dure, à ce rafiot, tout ruiné, tout pourri, troué de vents, plein de fantômes, coque qui pue, qui grince comme la mâchoire d’un vieux rêveur édenté. Palsambleu ! Je compterai les écailles, m’absorberai dans ces lignes. J’y lirai le début des mondes, Hermès, le messager des dieux, accompagnateur des âmes errantes, j’y verrai Kurma, l’avatar de Vishnu, qui porte le monde errant sur le dos, j’y verrai le crâne de Shou Lao, « plein d’énergies transformées », œuf prêt à éclore, sur une nouvelle plage, à l’aube d’un nouveau monde… Hourra ! Criez donc avec moi :
Laissons-nous dériver encore, laissons nous délivrer !


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