C’en est trope

Jean-Claude Carrière : contes philosophiques, philosophies du conte

Témoignages.re / 6 décembre 2012

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C’est Gripari, l’athée, qui m’a fait aimer l’idée de Dieu. Ses preuves de l’existence de la divinité étaient des gateaux à la crème ils s’écrasaient à chaque fois sur mon visage et, déclenchaient en moi de véritables fous rires.

Pour preuve, l’argument cosmologique qui figure dans l’autobiographique et philosophique Pierrot-la-lune  :

« Vous faites la vaisselle. Bon. Vous essuyez la vaisselle. Bon. Avec quoi l’essuyez-vous ? Avec un torchon ? Bon. Mais ce torchon, avec quoi l’essuierez-vous à son tour ? Ah ? Avec un autre torchon, me diriez-vous. Bon. Mais cet autre torchon ?

Et ainsi de suite à l’infini.

Il faut bien s’arrêter. Il faut bien accepter le principe d’un torchon non torché, d’un essuyeur non essuyé, d’un être qui prenne sur lui la mouillure et n’en soit pas mouillé...

Cet être-là, moi, je l’appelle Gribiche. » On peut l’appeler aussi Dieu, le diable, ou comme on voudra.

Gripari avait une façon imagée de faire de la philosophie, qui s’inscrivait — avec les idées qui étaient les siennes —, dans la lignée des grands taoïstes, Lao-tseu, Tchouang-tseu, Lie-tseu, dont il m’avait chaudement recommandé la lecture. Pousserais-je l’indélicatesse de citer Le Papillon de maître Tchouang ?

La récit permet d’aller là où l’argumentation gros doigts ne peut le faire, elle a en outre l’avantage d’échapper à la contradiction l’image n’est ni vraie ni fausse, elle est autre chose. Seuls le contre-récit et le développement ab absurdo peuvent en contenir les charmes et en venir à bout.

Les contes ont pour vertu de fertiliser le champ de notre enfance qui se prolonge jusqu’à nous, et, pour notre pensée, viennent assouvir notre soif de savoir sans avoir à apprendre.

Mieux que de longs débats et des démonstrations historiques, il me plaisait d’opposer au discours de Dakar et la morgue philosophico-économique de l’ancien président une histoire, un simple récit, de ceux qui pourraient figurer dans le recueil de Jean-Claude Carrière où c’est le professeur précisément qui reçoit par ironie la leçon de ses élèves :

« Un missionnaire était allé en Alfique pour prêcher la bonne parole. Il s’occupait des enfants, leur enseignait le catéchisme et était aussi leur professeur de gymnastique.

Un matin, il proposa à ses jeunes élèves de faire la course. Il avait apporté une boîte de chocolats.

— Vous voyez cet arbre, là-bas, à cinquante mètres, lorsque je compterai jusqu’à trois, vous ferez la course. Le premier qui arrivera sera le vainqueur et recevra la boîte de chocolats,

Il compta jusqu’à trois pour donner le départ, et les enfants, sans s’être concertés, instinctivement, se donnèrent la main et coururent ensemble pour arriver ensemble.

Qu’est-ce que ces enfânts savent que nous ignorons ? Que leur a-t-on dit dès leur plus jeune âge pour qu’ils refusent une compétition dès lors qu’il n’y ait un perdant et un gagnant .

Pouvons-nous nous tenir la main pour faire en sorte qu’il n’y ait pas de perdants dans le monde ? »

Le compilateur des récits, Jean-Claude Carrière, se penche sur le rapport que tisse la société et les histoires qu’elle suscite. Une société sans histoire, dit-il avec raison, est une société qui n’existe pas, qui ne se fonde sur rien, qui ne va nulle part. Une suite d’événement ne suffit pas à raconter un peuple. Rêves, contes, angoisses, ses monstres et ses nuages le révèlent peut-être autant sinon mieux.

On croise là des histoires soufies, hassid ou zen, parfois lues ailleurs. Il est souvent instructif d’en confronter les versions, car on peut être étonné de ce qu’une même histoire, traitée différemment, mène à des orientations si dissemblables. C’est le cas de l’histoire zen du drapeau et du vent, ou de telle anecdote sur Diogène : la manière de raconter détermine le contenu d’un conte plus sûrement que l’exposé et le déroulé strict des faits, quant à la recherche des causes putatives, elle engendre une pluralité des lectures possibles.

En cette fin d’année, ces deux recueils font un excellent prétexte à cadeaux d’autant plus qu’ils nous viennent d’un homme réfléchi — « sage et pénétrant », dirait Hawthorne —, dont le travail rend les gens plus responsables et questionneurs, plus fins et plus profonds.

Jean-Charles Angrand


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