C’en est trope

Jean-Jacques Rousseau et la digestion des juges

Jean-Baptiste Kiya / 24 avril 2014

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Confessions de Jean-Jacques Rousseau, éditions Larousse, collection : Les nouveaux classiques (notes de Jean-Pierre Néraudau).

Des éclats de voix, non loin, trouent ma lecture de l’épisode du ruban volé. Un des gamins a mis le doigt dans l’œil d’un autre ; le troisième, spectateur de ce nouveau psychodrame, exulte. Mesure franchie du volume sonore raisonnablement admise, les deux mères, sur la plage de La Saline, encore bondée à cette heure, se sentent investies du devoir d’intervenir.
Constatant qu’elle est parvenue à attirer l’attention, la petite victime s’afflige d’un empourprement qui présage le pire, les larmes de crocodile suivent la grimace de la douleur, bouche tordue, qui ne tient pas trois minutes. La victime autoproclamée, il fallut mettre la main sur le bourreau, qui fut rapidement dénoncé par son petit frère.

« Tu demandes pardon ! », exige la mère. L’enfant refuse, se blottissant dans la jupe maternelle. La mère s’entête, « Tu dis pardon ! », l’enfant aussi - bien heureux d’avoir pu ainsi attirer son attention. Il fallait faire durer le plaisir.
Avec tout ça, nul ne regardait le soleil vermeil se liquéfier dans la mer, et les nuages noircis qui tiraient leur langue par dessus les montagnes. Le gosse finit par lâcher le Sésame, visiblement peu convaincu, mais content d’avoir été un temps, comme Rousseau, le centre, tandis que le paysage préromantique à souhait nous rejouait l’éternelle lutte de la clarté et des ténèbres. Il en fallait certes davantage pour que je fisse du lieu un tombeau du souvenir.

Tantôt, je relisais la première phrase des Confessions : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur », faisant remarquer à Pierre que non seulement la période embrassait l’ensemble du temps, présent, passé et futur, mais que le « je » s’en trouvait au centre. Je lui tendis le bouquin, il me lut la dernière phrase du chapitre : « Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur aux pieds de son trône avec la même sincérité ; et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là ».
- La référence biblique est transparente : Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre… Mais cette prétention de se mettre au centre de l’humanité, au côté de Dieu, est assez ridicule.
- L’affaire est pourtant simple. Le 31 décembre 1764, Rousseau reçoit à Môtiers-Travers le libelle le Sentiment des Citoyens écrit anonymement par Voltaire. Le pamphlet, au milieu d’insultes grossières, fait d’horribles révélations sur le père indigne qui se mêle d’écrire sur l’éducation et qui abandonne ses enfants. Aujourd’hui, Rousseau serait aussitôt interrompu par Dieu-le-juge : -Eh, oh, minus, tu ne vois pas que tu nous enquiquines avec tes petites affaires. Il y a des milliards de dossiers à traiter après toi. Tu reconnais avoir des enfants cachés, comme certains ont des comptes en Suisse, -la belle affaire !- tu payes une pension alimentaire à la famille d’accueil, et puis tu dégages. Sur quoi Jean-Jacques répond : -Mais enfin, il m’en reste encore trois volumes au moins… –Parce que tu crois que je vais lire tout ça ? Trop long, au suivant ! Tu encombres le passage, là ! –Oui Dieu-le-juge ! Et les huissiers d’entonner en chœur le refrain divin : -Au suivant ! Au suivant !’ Et Jean-Jacques repars avec ses livres sous les bras. Dieu reprend le refrain de Brel : Au suivant, au suivant ! avec Maître Boniface.
- Rousseau le proclame pourtant avec Brel, il vaut mieux être suivi que suivant.
- L’inconvénient, vois-tu, c’est que la chanson, à force de l’entendre, les avocats le colportent. Ils intègrent le discours des juges, ils deviennent les singes des juges. On ne juge pas ici, on traite des affaires. Au sens littéral, on règle les comptes. Aujourd’hui, Rousseau n’écrit plus.
- Très juste, la justice s’inscrit dans une tradition anti-littéraire, qu’elle revendique d’ailleurs : il faut lire les livres des juges pour s’en convaincre.
- Quand ils en écrivent… Rousseau n’écrit plus parce qu’on a acheté sa conscience. C’est une question de barème : tu gagnes tant, donc tu paies tant. Aujourd’hui il paie. L’argent a remplacé la conscience, qui en est soulagée.
- Ça nous fait l’économie de la pensée, et en même temps, c’est complètement déshumanisé.
- C’est le système qui veut ça, les juges sont dans le refus du jugement, ils digèrent.
- Il y a une remarque comme ça, dans le théâtre d’Eric-Emmanuel Schmitt : « La comédie de la justice l’emporte sur la justice ; la vérité ne compte pas, seulement la vraisemblance de l’ordre ».
- C’est ce que je retire d’un entretien avec Maître Boniface, qui est un peu magicien et grand maître zen. Une leçon plutôt chère, mais rare, qui achève de vous convaincre que vous n’êtes rien. Que ce qui compte, en fin de compte, c’est la digestion des juges. Que pour la justice, il est plus grave de voler mille euros à la collectivité – ce dont tout le monde se moque bien - que de détruire psychologiquement un homme. Que l’argent est tout, que l’homme ne vaut rien, il a la sagesse de nous rappeler à cette logique sociale qu’il est peut-être vain, ou prétentieux, de vouloir changer le monde.
- La vraie justice ne se fait pas dans les palais du même nom, elle se fait sur les réseaux sociaux, en littérature, dans la presse, partout ailleurs, proliférante, en dehors du système. Au fond, la justice ne sert à rien. À rien d’autre qu’à payer. Elle est le simple prolongement d’un système économique qui phagocyte l’homme. Dis-moi combien tu vaux, et je te dirai qui tu es : finita la confession.

 Jean-Charles Angrand 


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