C’en est trope

Jean-Louis Fournier, cerné par Dieu

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 25 février 2016

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Ma Mère du Nord de Jean-Louis Fournier, éditions Stocks.

Le latin disparaît, -illud cuius dementiae est credere quarum rerum extra nostrum arbitrium posita principia sunt, earum nostri esse arbitrii terminos-, pas Dieu. Dieu demeure, Il est partout : dans le ciel comme les détails : les magasines, la télé, sur la toile…

Parmi tous les marronniers, Il vient en tête. On ne parle que de Lui, salafisme, France chrétienne, Il se décline en bombes, en fatwas… Un scientifique récemment disait : « Nous pouvons créer Dieu en laboratoire, nous en avons la technologie. » Et de s’enflammer : « Nous allons créer la molécule de Dieu ! »

Sur le comptoir de zinc, au-dessus des détritus, des verres vides dans lesquels s’empilent les tranches de citron, ne s’entend-il pas :

« Y a une étude d’un certain Peroni qui dit qu’à Lourdes, 46% des maris qui se réveillent à côté de leur femme le matin estime qu’il n’y a pas de miracle. Véridique.
- Et les autres ?
- Oh, tu nous fais chier, les autres, c’est qu’y regardent pas leur femme ! »

Que de passions, que d’emportements à Son évocation ! Dès qu’on ouvre le rideau, c’est la tempête. La Beat Generation réclamait à grands cris que Dieu leur montrât sa face, ou à défaut son cul. Il fait que Houellebecq se prend pour Baudelaire :

« Le cadavre de Dieu
Se tortille sous nos yeux
Comme un poisson crevé
Qu’on achève à coups de pied ».

De grands cabinets d’avocats inventorient les droits d’auteur qu’il faudrait reverser au cas où Il se montrerait. Un élu du Nebraska veut Le traîner devant les tribunaux pour crime d’humanité, non-dénonciation de crimes, et non-assistance à personne en danger, dans le but de montrer qu’un pourvoi en justice peut être déposé contre « n’importe qui ». Un commercial, Monsieur Ylipe, confesse, dans un magazine économique qu’il aimerait que Dieu se montre : « j’ai un truc à lui vendre ». Un comique affirmait sur une antenne nationale : « Pour moi, l’existence de Dieu ne fait aucun doute, mais j’ai toujours pensé que Dieu était un clown, un farceur. Un farceur à la Shakespeare. » Mon coach santé même, quand je lui ai demandé ce qu’était la Grâce divine, m’a répondu : « Je te dirai que c’est une forme de condition physique, avant tout. »

Un vieil Hassidique new-yorkais semble pourtant avoir le dernier mot quand il livre cette énigmatique réponse : « Dieu c’est comme quelqu’un qui dans une chambre d’hôtel serait enfermé. » (La traduction d’ailleurs n’est pas très claire, ne faudrait-il pas entendre : « se serait enfermé » ?)

Chez les Fournier, Dieu est une malédiction. Serait-ce parce que Jean-Louis commença mal dans la vie ? Le garçon se fit mettre à la porte de son école catholique parce qu’il avait entreposé la Sainte Vierge dans les W.C. « On fait tellement d’horreur dans le style saint-sulpicien », déclara-t-il pour sa défense. « La statue de la Sainte Vierge est si laide que c’est par respect pour Elle que je l’ai mise dans les chiottes ». L’argument ne convainquit pas le chef d’établissement.

Depuis, Dieu s’acharne contre ce brave garçon qui n’en finit pas d’enterrer à tour de bras, ses proches, faisant de ses bouquins des confiteor –confiteor pour des prunes-, et des oraisons funèbres ridiculosas.

Dieu n’a-t-il pas mis nombre de personnages à la Jouhandeau sur sa route ? « Si vos parents ne vous emmènent pas tous les dimanche à la messe, c’est qu’ils ne vous aiment pas », soulignait naguère le prélat.

Mais sa grand-mère était bigote, une vraie grenouille de bénitier : fallait être aux ordres. De cette bigoterie, qui fait de la croyance une tristesse de l’âme empreinte de cérémoniels.

Quant à sa mère, elle reprochera à son rejeton après la mort de son époux de ne pas s’être remariée. « J’en ai marre qu’on se sacrifie pour moi, se rabroue-t-il, le Christ l’a déjà fait. Il est mort pour racheter nos péchés. On ne lui avait rien demandé au Christ. S’il a voulu racheter nos péchés, c’est ses oignons ». Toute sa vie, Fournier s’est coltiné cette culture du pseudo sacrifice et de l’oraison.

Quand sa fille décida de se faire sainte, elle lui demanda une pension alimentaire devant les tribunaux. Il s’agissait non moins de sponsoring obligatoire.

Et pour couronner le tout, ses deux autres enfants, « cadeaux de Dieu », furent lourdement handicapés : Où va-t-on ?

« Où on va papa ?
- On va à Lourdes.
Thomas s’est mis à rire, comme s’il comprenait.
Ma grand-mère, assistée d’une dame d’œuvre, a essayé de me convaincre d’aller à Lourdes avec mes deux garçons. Elle veut me payer le voyage. Elle espère un miracle.
C’est loin, Lourdes, douze heures de train avec deux mioches qu’on ne peut pas raisonner.
Ils seront plus sages au retour, a dit bonne-maman. Elle n’a pas osé dire ‘après le miracle’.
De toute façon, il n’y aura pas de miracle. Si les enfants handicapés, comme je l’ai déjà entendu dire, sont une punition du Ciel, je vois mal la Sainte Vierge s’en mêler en faisant un miracle. Elle ne voudra certainement pas intervenir dans une décision prise en haut lieu.
Et puis là-bas, dans la foule, les processions, la nuit, je risque de les perdre, de ne plus jamais les retrouver.
Ce serait peut-être ça le miracle ? », conclut-il. « Il y a aussi ceux qui disent : ‘L’enfant handicapé est un cadeau du Ciel.’ Et ils ne le disent pas pour rire. Ce sont rarement des gens qui ont des enfants handicapés.
Quand on reçoit ce cadeau, on a envie de dire au Ciel : ‘Oh ! fallait pas…’ »

En vérité, Dieu a choisi Fournier pour faire Job. Et pour le coup, c’est plutôt raté : ce Job-là, il ne fait pas son job.

Alors, comme on dit, trop de cire met le feu à l’église...

Jean-Baptiste Kiya


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