C’en est trope

Jean-Louis Fournier, le rire de la Chute

Témoignages.re / 24 octobre 2013

On dit que les enfants naissent au monde, je serais plutôt tenté de croire qu’ils naissent à l’humour absurde, si je me fie à ma petite fille qui pêche dans un verre d’eau. Elle semble s’interroger sur ce qu’elle finira par attraper ; je la rejoins dans ce questionnement. Ma première fille, intriguée elle aussi, se penche sur le verre et me demande : « Dis, papa, comment elle est née, la mer ? - C’est simple, dis-je, d’abord un poisson est apparu sur Terre. Il était tout seul. Il faisait tellement chaud qu’il s’est mis à baver. Ensuite, il s’est reproduit, il y a eu 2 poissons, puis 100, puis un millier sur la Terre. Et comme tous ils bavaient… C’est comme ça qu’est née la mer. La mer, c’est la bave des poissons… » Berk ! Ce qui est bien avec un gosse, c’est qu’on redécouvre le monde, et on commence par le redécouvrir avec le rêve, c’est ce qu’a fait Jean-Louis Fournier avec sa Grammaire française et impertinente, son Arithmétique appliquée et impertinente. Si sa grammaire traite de la négation, elle n’aborde pas spécifiquement l’accord. C’est pourtant essentiel, l’accord, dès lors qu’on touche à la relation père-enfants. « Charles était fort déçu : contrairement à ce que tout le monde lui avait dit, son grand-père n’était pas plus grand mort que vivant ». Ce manuel de Grammaire impertinente est parsemé des dessins de sa fille, Marie, celle-là même dont il est question, dans “La Servante du Seigneur”.

Le triptyque autobiographique que boucle par ce titre Fournier est constitué de « Où on va, papa ? » qui évoquait sa relation avec ses deux enfants Matthieu et Thomas, gravement handicapés dont l’aîné décède à 15 ans, après une opération chirurgicale. L’auteur y disait son soulagement à la venue de sa troisième enfant. Quelques années plus tard paraissait “Veuf”, qui évoquait le drame de la disparition de la femme aimée. Avec “La Servante du Seigneur”, c’est l’éloignement de sa dernière enfant qui est en jeu et fait de ces réflexions autobiographiques une épopée de la perte, un exil sentimental sans rivage, qui se termine par un appel, une bouteille jetée à la mer : « Quand rentres-tu ? Reviens, avant que je m’en aille ». Mais ce que soutiennent ces “deuils”, c’est un ton original, un rire plus triste que jaune.

D’excentrique, sa fille est devenue austère ; il la décrit « couleur muraille », « dame grise, sérieuse comme un pape ». Loin de lui, elle s’est enfermée dans un catholicisme étriqué. La jeune dessinatrice, jadis saluée par Libé, a fait place à « la sainte » : « elle veut être sainte. Elle l’a dit sans rire ». « Vouloir être sainte ne serait-il pas un péché d’orgueil ? », poursuit-il. Il apostrophe ainsi son enfant : « Je t’ai toujours dit qu’il fallait douter ». Et changeant de focalisation, poursuit, amer : « Maintenant elle ne doute de rien.

Oscar Wilde a écrit que le cerveau de celui qui n’a que des certitudes arrête de fonctionner, “croire est tellement médiocre”. Je ne veux pas que son cerveau arrête de fonctionner. Un cerveau en marche cherche à comprendre et, forcément, il doute ». « Douter c’est vivre ; être bercé par la certitude, c’est mourir », écrivait Wilde.

Sous influence et la conduite d’un proche, elle s’est soumise, a rendu les armes. « Elle est dans les ordres ou elle est aux ordres ? », s’interroge le papa : ça a commencé par un éloignement géographique, puis intellectuel et affectueux.

Un poète polonais du XVIe siècle, Jan Kochanowski, avait bercé sa peine à la disparition de sa fille d’une complainte immortelle :

« Aie pitié de mon chagrin. Ô présence enfuie,

Rassure-moi, hante-moi ; toi que j’ai perdue,

Reviens, sois une ombre, un rêve, un fantôme ».

L’éloignement dont feint de rire Fournier est moins définitif et brutal, à l’instar de celle que la justice impose et encourage pour des enfants mineurs, si bien que vous fileriez le poème d’un : « Mais moi seul resterai,/Cuirassé de mots et de formules incantatoires/Contre les silences achetés, les statues à la langue de bois,/Ceux qui ne savent pas,/Et ceux qui savent, les pires,/Et de l’amas des lances empoisonnées, des flèches répandues,/Je te monterai une cabane /Où nous pourrons nous retrouver -/La tempête que j’aurai créée, vrai sauvage,/Refuge avide, au moins sera nôtre ! »

Il y a la perte du vivant même de l’enfant qui, séparé d’un de ses parents, embarqué dans une religion, baptisé à vos dépens, qui à 8 ans vous questionne : « Tu connais la Sainte Vierge ? ». Elle porte dans son sac les mêmes statuettes niaiseuses de marchands de Temple qui flashent sur la jaquette de “La Servante du Seigneur”. Une vierge Marie d’autant plus étonnante que la mère est FJKM. On devrait choisir majeur sa religion, l’aliénation parentale se niche dans les détails. Je pense à la tristesse de ces parents séparés de leurs enfants qui les voient grandir, portant des certitudes d’adultes, à ceux et celles qui voient les plaintes pour non présentation d’enfant, pour déménagement sans en avoir averti l’autre partie, non traités par la justice français — et avec quelle morgue dans le déni !, comme à celles et ceux qui n’ont pas les moyens de voir leurs enfants, car ici plus qu’ailleurs, les déménagements sont calamiteux et la justice a pour seule raison l’amnésie.

Le plus inquiétant de la rupture entre Fournier et sa fille, d’ailleurs, se fait dans la menace judiciaire. Voilà ce qu’il écrit :

« Elle m’a demandé de lui verser une pension.

J’ai été un peu étonné. Elle a plus de quarante ans, elle est en bonne santé, elle avait un métier…

Maintenant, elle gratte des murs, elle enduit, elle gâche du plâtre, elle médite et elle prie. Elle prie pour tout le monde et surtout pour moi, à l’œil, donc je dois payer.

Elle voudrait être une sainte subventionnée ».

Quelques pages plus loin, l’auteur de “Je vais t’apprendre la politesse, p’tit con !” et de “Roulez jeunesse” nous apprend qu’il a cédé : « Ma fille m’a demandé pour Noël un 4X4 intérieur cuir. Je l’ai exaucée. Je lui en ai acheté un.

Heureusement qu’elle a fait vœu de pauvreté, sinon elle m’aurait demandé une Rolls-Royce.

Je l’ai échappé belle » .

On connaît l’histoire : Un gars tombe du haut d’un immeuble et à chaque étage, il dit : « Jusqu’ici tout va bien ». Jean-Louis Fournier, lui, dans sa chute sentimentale, en plus, a le courage d’en rire.

Jean-Charles Angrand

À Anne-Gaëlle.


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