C’en est trope

Joseph Conrad, l’épreuve du miroir

Témoignages.re / 6 septembre 2012

Le bonheur est aussi mince qu’un papier à cigarette, mais dès lors que le feu y prend, il se consomme plus vite — et il ne reste bientôt qu’à en peser la fumée. Un divorce, ça sert à ça : à voir partir sa jeunesse en une vapeur tortueuse et ridicule. Et votre cigarette même est écrasée par des pieds étrangers dans le silence des cœurs.

Certes, “Youth” de Joseph Conrad (1857-1924) ne parle pas précisément de la jeunesse, mais de la terrible épreuve du miroir.
Et comme il faut s’accrocher à quelque chose : ça pourrait être le son d’une voix du lointain, le fil d’un souvenir, ou celui de l’écriture, le narrateur évoque dans une distanciation sans concession sa jeunesse illusoire et inconsciente, qui fait de ce roman un singulier rapport de soi à soi, et un curieux chef-d’œuvre d’absolu sur celui que le corps entretient avec le temps.

Premier commandement d’un vieux loup de mer promu capitaine, mais qui n’a jamais « doublé les Caps », première traversée de Marlow, lieutenant, jeune officier de 20 ans, sur un vieux rafiot anglais, « un bloc de rouille » de 400 tonneaux, flanqué d’une devise prophétique : « Vaincre ou périr », chargé à la gueule d’une cargaison de charbon à acheminer à Bangkok.

Marins de belle trempe destinés à affronter les éléments et braver la grandeur du monde. C’est d’abord la fameuse tempête d’octobre en Angleterre qui démonte la barcasse qui, prenant l’eau de toute part, regagne la cale, puis en pleine mer équatoriale, le navire est victime de l’auto-combustion du charbon. Durant la première partie du récit, les pompes évacuent l’eau de la soute ; dans la seconde, elles la remplissent sans parvenir toutefois à circonscrire le feu et l’épaisse fumée toxique qui s’en dégage. Le capitaine et ses hommes resteront sur la vieille baille jusqu’à épuisement, refusant de la quitter, jusqu’à son explosion. Et c’est couvert de blessures, quasi inconscient, mais fier, que Marlow ouvrira les yeux dans sa barque de secours sur l’orient mythique, Java.

Cette jeunesse insolente, inconsciente, immémoriale que décrit le narrateur fait résonner d’autres lectures, et d’amples vers qu’un vieux barbon de pièce baroque marmonne :
« Allons, jeunesse, beauté et sang !
Ô doux pouvoirs, qui de vos mielleuses flatteries, Gonflez quelques heures chères
Pour en faire une fausse éternité »
Ainsi s’exclame quelque vieil amoureux d’une jeune beauté qui, faute de pouvoir la posséder, la brisera.

Cette jeunesse qui se croit éternelle, et qui l’est d’une certaine manière, mais de façon dramatique dans le souvenir qu’elle laisse, Joseph Conrad nous la décrit, à travers les souvenirs d’un jeune capitaine, suffisamment fou pour s’en sortir.

Ce jeune lieutenant fera de Marlow le vieux chroniqueur de sa traversée, et s’épanchant devant ses amis de club, il remarque : « Je me souviens de ma jeunesse, et du sentiment qui ne reviendra plus jamais — le sentiment que je pourrais durer à jamais, survivre à la mer, à la terre, à toute l’humanité ; ce sentiment trompeur qui nous attire fallacieusement vers les joies, les périls, l’amour, les vains efforts — vers la mort ; la chaleur de la vie dans une poignée de poussière, l’ardeur au cœur qui, chaque année, s’affaiblit, se refroidit, diminue et s’éteint — s’éteint trop tôt, trop tôt — avant la vie elle-même ».

La richesse des termes marris, leur exotisme, leur part de rêve ont déjà saisi le lecteur, il ne manque que de le mener à l’Orient de lui-même.
Le tour de force réalisé par Conrad, c’est d’avoir ménagé un crescendo, d’avoir réservé les pages les plus fortes, les plus tendues à l’extrême fin du roman, qui s’achève comme un naufrage dans les lointains de la rêverie (nouvelle, corrigeriez-vous ? Si vous y tenez, mais alors une nouvelle qui se lirait comme un roman) :
« L’homme de finance, l’homme de chiffres, l’homme de loi, nous inclinâmes tous la tête en signe d’acquiescement, par-dessus la table cirée qui, telle une nappe d’eau brune immobile, reflétait nos visages sillonnés de rides ; nos visages marqués par le labeur ; nos yeux las cherchant encore, cherchant toujours, cherchant ardemment à extraire de la vie ce quelque chose qui, tandis qu’on l’attend encore, a déjà disparu — a passé sans qu’on le voie, en un soupir, en un éclair — en même temps que la jeunesse, que la foire, que le romanesque des illusions ». Flot de mots dans lequel on est emporté, comme en un courant puissant, et on s’éloigne irrémédiablement du rivage de la jeunesse. Cette jeunesse passée : passée à côté — de l’essentiel, comme toujours.

Jean-Charles Angrand


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