C’en est trope

Jours de Noël

Témoignages.re / 26 décembre 2013

UN. On croit avoir trouvé le sésame. Les informations sont formelles : Merah était un loup solitaire, l’ « empoisonneuse » Ludivine Chambet n’avait pas de vie sociale. Qu’est-ce à dire ? Qu’en dehors des réalités sociales, ils avaient perdu pied, ils vivaient dans un monde qu’ils s’étaient créés n’ayant plus rien à voir avec la réalité objective... Qu’ils s’étaient construits une bulle, une réalité avec leurs propres règles, déconnectée des vraies règles du monde…

Et d’interroger de haut : « Qui êtes-vous, M. Breteau ? », sans se soucier de la pertinence de la question, pour éviter de se la poser à soi, à son propre statut de questionneur, à ce qu’est devenue la société, sans repères autre que le bâton de Guignol. Qui pourrait seulement répondre à cette question ? Autres nous sommes, nous nous réinventons en permanence avec des permanences. Notre partition est une variation sur thèmes de prédilection qui changent périodiquement. Il s’agit de faire reculer l’observation, de différer toute conclusion, bonne pour les ânes seuls : de se réinventer. Avant le Qui êtes-vous ? ; il faudrait poser le Où êtes-vous ? Où est l’auteur dans son livre ? Comme Dieu, partout et nulle part. Où est Twain dans "Tom Sawyer" ? Ces questions sentent déjà la prison, n’est-ce pas ?

Orpheline est l’œuvre de Foucault : il manque quelques marches à l’escalier. Si à la prison, à l’économie, au néolibéralisme avait succédé la justice, nous aurions eu de belles perspectives. Il aurait démontré sans nul doute que la justice est une « technique de gouvernement » comme la clinique ou la prison, que l’usage de la loi génère, plus qu’il induit, le mensonge et la délinquance, comme le néolibéralisme crée l’homo economicus, ou la clinique fabrique le fou.

Les arts solitaires existent pourtant. On les veut glorifier. Musique, sonates, littérature, journal intime, broderie, contemplation, méditation. Arts du silence et de la concentration. Saint Antoine, les anachorètes, les gymnosophiques, les moines, on voudrait saluer ceux qui choisissent le retirement du monde. Se retirer dans le désert, voilà l’envers du décor social. Aujourd’hui, on l’apprend : tous de dangereux personnages. Il ne fait pas bon de cultiver l’art du temps, celui que l’on prend, l’art de la parenthèse éternelle.

Le fait de ne plus avoir de famille fait de vous un criminel en puissance. Avez-vous la volonté de limiter votre cercle d’amis à votre famille proche, vos obligations professionnelles vous font-elles mesurer votre temps, avez-vous des passions solitaires, cela vous incline sans doute à être un potentiel assassin. Vous préférez un bouquin à la choppe de bière dans un café bondé et sonore ? : erreur ; un tambour de broderie à une boîte de nuit enfumée ? : faute ; un livre sur les plantes à des gradins de stade ? : mal vous en prend. Asocialité, dangerosité. Vous mûrissez sans doute quelque plan ténébreux contre la société. On le clamera ; on l’avait bien dit ! La société feint d’ignorer que rien de grand ne se fait sans une once de solitude.

Il n’est pas erroné de dire que le passionné, le solitaire est mal préparé à toutes les aberrations sociales, à tous les pièges de ceux qui pratiquent le monde en habitué des coups bas. Et puis après ? À qui la faute ? Les passionnés de la solitude ne dépensent pas, la société peine à les pister, à les pénétrer. Mauvais consommateurs, la société s’en méfie.

Alors, à cette lumière, la lecture des "Jours anciens de Cilaos" expliqués par Mick Fouriscot et Suzanne Maillot, la brodeuse cilaosienne est double plaisir. Ouvrages ajourés, blancs comme nuages, par lesquels on voit passer le ciel, silences sculptés du bout des doigts, repos du temps dans un monde pressé et futile, on touche du rêve. Osez donc.

DEUX. En ces temps de fêtes, sur la plage, profitez d’un coin de tranquillité pour lire "Noël" de Giono, premier des "Récits de la demi-brigade". Deuxième manière de l’écrivain de "Noé", qui transformait le tramway de Marseille en arche sur l’océan des âges. L’inoubliable et désenchanté capitaine de gendarmerie Martial Langlois, traumatisé par les guerres napoléoniennes, sent l’appel du sang ; il aime flirter avec sa propre mort. La bande du beau François cherche à se venger de lui, occasion de plus d’aller tenter le sort en pleine nuit, à la Noël. Dans cette Provence-là, pleine de vents et de silences, on adore la braise. Langlois prend la décision d’aller escorter nuitamment la malle de poste qui part de l’auberge de la Croix de Malte pour se rendre au relais de Saint-Maximin. Mais au départ, consternation : le seul passager est M. Gaspard, un type qui « a ses entrées partout. S’il mettait une marque à ses louis d’or tu en trouverais dans toutes les mains. Peut-être même dans celles de Caroline (c’était sa femme [du tenancier de l’auberge qui parle]) et sûrement du haut en bas de la hiérarchie, magistrature et tout le bazar, depuis le greffier jusqu’au président. » Ce qu’il a fait à la famille Andouin ? « Expulsée nue et crue dans la neige, le 4 février, femmes, enfants, vieillards, avec un cache-col à quatre et à peine des souliers. Ça s’est passé dans les bois des Pallières, un truc à tuer une portée de renards, et d’ailleurs il en est mort un : le petit de huit mois. » Un sale porteur de billet d’ordre.

Mais voilà qu’entre le relais de Barjaude, du côté de la Sainte-Baume, là où il a des trous, et celui de Saint-Maximin, le Gaspard, ivre mort, disparaît.

Langlois fait demi-tour, mène l’enquête, il comprend qu’à un arrêt, dans le froid et le bruit du vent, le passager a été enlevé. Le capitaine ne va pas aller plus loin, il termine sa recherche, il boucle alors son rapport –Giono ajoute, et c’est une superbe expression- « pour mettre en accord [le fait] avec la loi ». Le récit se déploie comme une bannière, ses couleurs font une très belle construction sur la clause de conscience dans une société incomplète ou corrompue. Un beau et utile cadeau, en ces temps troublés.

Jean-Charles Angrand

- Jours anciens de Cilaos (Île de La Réunion) par Marc Fouriscot et Suzanne Maillot, aux éditions Didier Carpentier.

- Et « Noël », premier des Récits de la demi-brigade de Jean Giono.

Pour poursuivre la lecture, cf. le conte de Noël du 24 décembre, "Ciels de jours", portant sur la broderie de Cilaos, publié dans le "JIR", lisible sur clicanoo.re.


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