C’en est trope

Kafka parmi nous

Témoignages.re / 13 octobre 2011

C’était ça ou « se jeter par la fenêtre », confie Kafka à sa fiancée Felice Bauer pour s’excuser de la publication de “La Métamorphose”. La même année, le poète Carl Sternheim, lauréat du Prix Fontane, se désiste en faveur de l’écrivain de 32 ans qu’il admire et dont il estime la prose plus que ses propres vers. Le moins qu’on puisse dire : écriture magistrale, style ample, implacable, ironique jusqu’au bout des ongles. Inventions de chaque instant : écriture-labyrinthe et ironie en cul-de-sac.

Ni la bureaucratie, ni la famille n’ont empêché Kafka d’écrire. Toutes ses œuvres sont œuvres nocturnes, tirées de la nuit. Le jour, Kafka gratte des papiers dans une compagnie d’assurance ; la nuit, il ravage les antichambres de l’âme sociale. Les rêves, Kafka a décidé de les faire éveillé : et c’est Gregor Samsa qui sort du sommeil tout carapaçonné en insecte.

« Urtgeziefer !, vermine ! », a coutume de jeter Hermann Kafka, le père de l’écrivain, à la figure de son propre fils. Et si le reproche était vrai… voilà l’argument d’une longue nouvelle entêtée : l’insulte au pied de la lettre, l’autoportrait en cancrelat, en bousier plutôt : il pousse devant lui toute la crotte de la famille dont il se sert pour faire ses petites créations œufs.

Ah, la famille ! Nœud de vipères, nid à névroses, foyer de grandeur, bonheur du souvenir, château et gloire parentaux : elle est comme la langue d’Ésope, la pire et la meilleure des choses. La larve s’y transforme en papillon, le papillon en larve. La vraie famille est celle qui se crée jour après jour.
Celle de “La Métamorphose” est presque un lieu commun : un père impulsif et agressif, une mère maladive et larmoyante, la sœur en apparence plus tendre et plus sympathique, mais en réalité plus cruelle que les deux réunis. Semblable famille aussi dans une autre nouvelle, “Le Verdict” (il faut entendre le verdict de la famille), où le fils, maudit par le père, finit par obtempérer et se lancer par-dessus le parapet d’un pont, en une dernière image ironiquement renversée où le flot se situe non en dessous du pont, mais au-dessus. Et de fait, le procédé du miroir ironique réapparaît partout dans l’œuvre de Kafka : n’est-on pas finalement plus noyé dans le monde que dans un fleuve ? La famille de Gregor détruit le fils pour en faire un monstre, avec une certaine satisfaction du père de constater que le fils s’est transformé en vermine : mais n’est-ce pas la famille qui se métamorphose, et non le fils qui, finalement, demeure vermine, dans une sorte de continuum ?

Lu pour la première fois en 1ère, je n’ai quitté le bouquin qu’à deux heures du matin. Lecture nocturne. À l’époque, avec “Le Château” et “Le Procès”, j’étais persuadé que ces œuvres appartenaient au registre du fantastique. Puis avec la découverte du monde du travail et du fonctionnement social, ces fictions me sont apparues de plus en plus réalistes. Il faut voir la justice à son train pour comprendre que “Le Procès” n’a rien de fantastique et qu’il n’est ni plus ni moins qu’une copie amplifiée de la réalité. Tout y est rigoureusement exact : la fatuité, l’arrogance, l’incapacité et la paresse des gens de lois, l’enflure du discours, le creux, le culte des apparences, les ressentiments, les discours de couloirs, les histoires de cuisses... Tout dans le roman est vrai, rigoureusement. Louvre de Kafka a d’ailleurs apporté au monde un adjectif : kafkaïen. Depuis, Kafka a envahi notre vie.

Au Port, au terme d’une argumentation, ayant refusé de me soumettre à une tâche, je suis convoqué dans le bureau du patron pour m’entendre dire : « Écoutez, M. Angrand, vous êtes à La Réunion, vous avez la plage, le soleil, les cocotiers, vous préféreriez peut-être être à Créteil ? ». Je me souviens avoir signé comme il me l’était demandé par une secrétaire un bordereau de notation vierge, dont j’ai par la suite demandé vainement la copie dûment remplie... Cela m’a coûté 2 lettres. Enfoui dans la paperasse sans doute : n’était-ce pas du Kafka ? Et, comme ses personnages, nous sommes d’abord écrasés par la situation, puis par leur souvenir, toujours ballotés par les événements, comme marionnettes.

L’expérience ne fait d’ailleurs qu’amplifier le sentiment : la réalité ne s’use que si l’on s’en sert. Si tout le monde se mettait à raconter les idioties du système, on serait abasourdi et il s’effondrerait de lui-même.

Kafkaïen encore : un papa métro laisse à un directeur d’école du Tampon dès les premières vacances 10 lettres pré-timbrées afin qu’il lui soit envoyé les livrets de compétence de son propre enfant. Il ne reçoit rien. Il écrit, pas de réponse, envoie un courrier en A.R. pour rappeler le Directeur à ses obligations. Le courrier lui revient, tampon : le destinataire n’est pas venu chercher la lettre. Il écrit à l’Inspection primaire de Saint-Pierre qui lui répond et fait le nécessaire. Un an plus tard, le papa se retrouve, au terme des mêmes démarches et du même retour, dans la même situation, mais cette fois, l’Inspection fait la sourde oreille, comme le service juridique du Rectorat. Pourquoi ? Le papa n’en saura jamais rien. Entre les discours et les actes, l’espace de l’hypocrisie sociale, l’incompétence, le mépris et la suffisance.

 Jean-Charles Angrand 


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