C’en est trope

Kipling dans la main des dieux

Témoignages.re / 28 novembre 2013

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“Les Bâtisseurs de ponts” (The Bridge-Builders) de Rudyard Kipling, aux éditions des Mille et une nuits.

On dit qu’en Inde, le Fléau s’est attaché aux roues des trains qu’apportèrent les Anglais et qu’il fut traîné ainsi dans tout le pays, dans un fracas de tonnerre, fumant, jetant des éclairs partout dans la nuit la plus noire comme un monstre avide, invétéré. Ainsi la modernité se répandit-elle à la manière d’une traînée de poudre avec son cortège de grandeurs et de méfaits dont se fait l’écho la longue nouvelle de Kipling, “Les Bâtisseurs de ponts”, qui évoque ceux qui sont jetés entre les abîmes, entre l’Occident et l’Inde, entre le passé immémorial et le présent pressé, entre une spiritualité de granit et un matérialisme — non celui qui fut élaboré par le grand Épicure, mais celui qu’a bâti à la hâte le capitalisme.

Mais rien n’est simple avec l’auteur britannique, puisque si le récit explore la thématique de l’homme contre la nature, de l’homme qui dénature, l’homme dénaturé, il montre aussi l’homme au milieu des dieux, l’homme qui devient dieu parmi les dieux, qui prend place dans la nature, révélant qu’il ne peut parvenir à la spiritualité que par l’expérience dramatique des limites. Nietzsche a écrit : « L’homme a besoin de ce qu’il y a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il y a de meilleur »  ; Kipling montre que l’homme a besoin de ce qu’il y a de pire dans la vie pour parvenir à exprimer ce qu’il a de meilleur de lui. Cette verticalité, ambitieuse, savante et mystérieuse qui la structure a un goût de Babel. C’est Babel restaurée.

Pour sonder le génie de Kipling, il est plus profitable de chercher dans ces “Bâtisseurs de ponts” que dans “Le Livre de la jungle” ou dans les “Histoires comme ça”. Le Britannique y fait montre d’une vraie hardiesse.

Ingénieur civil des Travaux publics, Findlayson voit l’aboutissement de sa carrière dans l’achèvement du grand pont de Kashi qui traverse le Gange. Long d’un mille trois quarts, réalisé en assemblage de poutres de fer, porté par vingt-sept piles de briques, chacune s’enfonçant à quatre-vingts pieds sous les sables mouvants, il est à double niveau de voies, « frustre encore et laid comme le péché originel, mais pukka, durable ». Des plis alarmants ne tardent pas à tomber : la pluie en amont, la crue qui se prépare, une crue à haut étiage. Les travaux de consolidation sont réalisés à la hâte. L’ouvrage, s’il était emporté, emporterait avec lui la réputation et la carrière de l’ingénieur bâtisseur. Les vents se lèvent ; à leur suite marchent les éclairs. Le chef des manœuvres, un Indien, dit, fataliste : « La rivière fera ce qu’elle voudra ». Ouvrant ses écluses, le ciel se répand, le jour devient si sombre qu’il se prend pour la nuit. Les eaux noires montent par paquet, déferlent, inondent les berges bouillonnantes, charrient des cadavres. La force est telle qu’elle finit par briser la chaîne qui retient les embarcations dans lesquelles trouve refuge l’ingénieur épuisé. Il accepte la pilule d’opium que lui tend son manœuvre. La barque tourbillonne dans la nuit, elle lui semble voler dans l’espace, les repères s’estompent, et elle se brise. Les deux hommes se cramponnent à des racines, montent sur une île détrempée au milieu d’une eau qui ressemble davantage à une mer qu’à un fleuve. Ils trouvent abri contre le tronc d’un pipal énorme, le figuier des pagodes. Des animaux surgissent alors de l’obscurité un à un pour s’abriter aussi. Singe, daim, tigresse, gavial, perroquet, ces bêtes se mettent à parler, ce sont les dieux de l’hindouisme qui, dans une scène irréelle, délibèrent de la destinée du pont, et de leurs bâtisseurs. Mère Gungâ, la divinité du Gange, sous la forme d’un gavial femelle aux yeux ternes, aux yeux de boue, crie vengeance sur les bâtisseurs du pont. Elle proclame sa propre honte : « Ils ont enchaîné ma crue et mon fleuve n’est plus libre ! Je ne peux plus aller et venir d’une berge à l’autre ». Elle réclame la justice des dieux. Kali la soutient.

Il y a Mata, « un âne aux naseaux fendus, au poil usé, boiteux, les jambes en ciseaux, couvert de plaie », c’est la petite vérole. Shiva, le taureau ; le perroquet Karma ; Indra le daim noir, « un daim au chef royal, au dos d’ébène, au ventre d’argent, aux cornes droites »  ; Bhairon des populaces, l’homme ivre. Il y a Shiva, représenté par sa monture, Nandi, le taureau dont les cornes figurent le croissant de lune, symbole du cycle du temps.

Les entrelacs du texte font qu’on a du mal à savoir qui parle, cela vient obscurcir davantage la scène. La brisure du dialogue rend à merveille le chaos des éléments qui se déchaînent autour d’eux.

« Ils ont changé l’aspect de cette terre — qui est la mienne.

- Ce n’est qu’un peu de boue qui change de place. Que la boue fouille la boue, s’il plaît à la boue, répondit l’éléphant ». Tel est le pouvoir des hommes.

La discussion serpente, évoque « l’oubli » des hommes, boue dans lequel se noie l’Inde, modernisée à marche forcée. Sont évoqués les dieux occidentaux parmi lesquels les 3 personnes en une, et les dieux des bâtisseurs, et la Vierge dont l’Inde a fait une divinité à 10 bras… On croit aimer certaines valeurs, en réalité, ce sont les dieux qu’on adore — c’est une question de mots, non de réalité. C’est sans doute là une des énigmes du dieu Hanuman qui « nous narguent ».

Rebondissante comme une cascade, la discussion s’apaise peu à peu à la façon de la crue pour se verser dans l’image totalisante du rêve : le rêve de Brahmâ. Indra, le roi et dieu et Seigneur du Ciel, parle : « Vous connaissez l’énigme des dieux. Quand Brahmâ cessera son rêve, les cieux et l’enfer et la terre disparaîtront. Soyez tranquille, Brahmâ rêve toujours. Les rêves viennent et passent et la nature des rêves change, mais Brahmâ rêve toujours. Krishna a couru trop longtemps la terre ; pourtant je l’aime davantage pour l’histoire qu’il nous a contée. Les dieux changent, bien-aimé… tous, sauf un.

- Oui, tous en effet, sauf un seul, celui qui met l’amour au cœur des hommes, dit Krishna ».

On se prend à rêver d’une semblable progression narrative, d’une conversation entre Olympiens sur notre propre monde à la déglingue, avec toute la hauteur et la complexité des courants de la pensée grecque. Sénèque avait fait converser les dieux, mais sur le mode burlesque. Lucien n’a pas été assez haut. Pour ça, faudrait être sûr de son coup.

Jean-Charles Angrand


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