C’en est trope

L’Amour peintre : Mignard ou Callot ?

Jean-Baptiste Kiya / 21 juillet 2016

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Le Sicilien de Molière, suivi du Bourricot de Pierre Gripari (pièce anti-colonialiste et antiraciste), chez Nathan, collection Carrés classiques.

(Sortant du théâtre, Amarante, Pantalon et Alceste).

Amarante : - Il faut effectivement voir chaque personnage en tant que couleur particulière d’un tableau vivant, n’est-ce pas ?, qui aurait pour titre l’Amour récompensé. Sous l’annonce du « Sicilien » n’y a-t-il pas porté « l’Amour peintre » ?

Alceste : - Et de quelles couleurs s’agit-il, je te prie ?

Amarante : - Noir pour Dom Pèdre.

Pantalon : -… C’est-à-dire Scaramouche.

Amarante : - Couleurs vives pour Araste.

Pantalon : - Arlequin, un manteau de couleurs artificielles.

Amarante : - Blanc pour Isidore, l’esclave grecque, une couleur qui se tâche aisément.

Pantalon : - Soit. Colombine.

Alceste : - Et, Hall, le valet d’Adraste, le fourbe ?

Amarante : - À telle enseigne, une couleur fourbe : le vert.

Alceste : - Impossible : le vert porte malheur sur les planches, tu le sais bien.

Amarante : - Précisément.

Alceste : - Alors, Pantalon, tu ne renchéris pas ?

Pantalon : - Si. Pour Hall, je dirais Brighella.

Alceste : - Ainsi donc, si j’en crois Pantalon, « Le Sicilien » ne serait pas la pièce du théâtre français contre le théâtre italien, mais une pièce italienne portée à la scène par un dramaturge français…

Amarante : - Un moment, la liste est incomplète, Pantalon a ommis Climène, la sœur d’Adraste.

Alceste : - Eh bien donc, la sœur d’Adraste ?

Pantalon : - Messieurs, nous n’allons pas rejouer ici la Querelle des Bouffons, ou vous le serez plus qu’à votre tour.

Alceste : - Faut-il t’en prier, Amarante : annonce la couleur !

Amarante : - Pour moi, elle est sans couleur.

Alceste : - Ah ! Et pourquoi cela ?

Amarante : - Parce qu’il s’agit du seul personnage qui est voilé. Derrière le voile, l’auteur qui tire les fils. Celui qui est voilé dévoile. C’est Climène qui clôt la farce, en proclamant : « Un jaloux est un monstre haï de tout le monde et il y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n’y eût-il point d’autre intérêt ; toutes les serrures et les verrous du monde ne retiennent point les personnes et c’est le cœur qu’il faut arrêter par la douceur et par la complaisance… »

Pantalon : - Et en même temps, on sait qu’on n’arrête pas plus les horloges que les cœurs. La comédie du monde survit à l’auteur et à ses remontrances. Le théâtre surpasse tout.

Amarante : - Cela recoupe ce que je disais : le théâtre français contre le théâtre italien, et cela passe à travers la peinture : Mignard contre Callot. La couleur contre la noirceur, les mignardises de Climène et d’Adraste face aux panlonnades sinistres à la Callot de Dom Pèdre, l’Italien.

Pantalon : - Je persiste en cela à dire que « Le Sicilien » est une pièce italienne dont Molière a repris tous les éléments.

Amarante : - Ce que je récuse.

Pantalon : - Avez-vous ouï de « la Guerre de l’Amour », une joute qui se déroula au carnaval de Florence en 1616 ?

Alceste : - Eh, conte-nous cela, mon ami !

Pantalon : - Quand Jacques Callot se rend en Toscane en 1612, la Commedia dell’Arte a atteint son apogée. Le Jeudi gras de 1616, dans Florence, vit se dérouler le spectacle de la Guerre de l’Amour : les jeunes contre les vieux, les pauvres contre les riches, argent contre beauté, pouvoir contre jeunesse. Dans une arène d’amants, surgit un char tiré par deux coursiers, conduit par Impétuosité et Fureur. Dans ce char, Mars, la Guerre, à ses côtés Vénus, l’Amour. Dans la mêlée, le char se coupe en deux, il se sépare de lui-même, d’un côté part Vénus, et de l’autre Mars. C’est ainsi que débute le carnaval. Et j’ose dire que la farce de Molière est toute enclose dans cette facétie de la guerre de l’Amour : Adraste contre Dom Pèdre, le Tendre contre l’austère – et le butin n’est autre que la ridicule Isidore…

Amarante : - Vous vous abusez, le butin est la Raison, que représente Climène la raisonnable de l’affaire, l’auteur masqué de la pièce.

Pantalon : - Allons, un masque dont personne ne croit ! Toutes les villes italiennes ont fourni leur personnage à la Commedia dell’Arte : le docteur Baloardo vient de Bologne, moi-même je suis vénitien, Arlequin est né à Bergame, quant à Beltrame il est milanais, Polichinelle vient de Bénévent, etc., etc.

Amarante : - Que vient faire Climène dans cette liste ?

Pantalon : - J’y viens. Climène vient de Versailles. Elle incarne le « docteur » de la Commedia qui raille les puissants. Souvenez-vous dans « La Jalousie du Barbouillé », il y avait aussi un Docteur, et ta Climène n’est autre qu’un docteur débarbouillé !

Alceste : - Je confirme. Voilà ce que je reproche à cette farce : on ne croit à aucun de ces personnages… D’ailleurs, je n’aime guère l’amour, serait-ce parce que j’ai le cœur en verre, et qu’il se brise aisément. S’il se rompt, j’en ai pour des années pour le recoller.

Pantalon et Amarante, ensemble : - Oui, mais toi, rien ne s’accorde à tes goûts !

Alceste : - Ah non, messieurs, simplement je n’accorde pas mes faveurs à toutes. Mais je tiens que Molière, qui fut avocat, a écrit entre toutes choses des pages merveilleuses, qu’il vous serait bien aise de lire en ma compagnie, sur la justice de ce pays. Car il est primordial de savoir comment on y juge : je vous parle là, messieurs, de goût et de raison.

Jean-Baptiste Kiya


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