C’en est trope

L’Aristote de la rue (witsaha wipar)

Jean-Baptiste Kiya / 3 mars 2016

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Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja (recueillies et présentées par Jean-Louis Maunoury), éditions Phébus.

Une histoire soufie met le doigt sur l’importance de la notion de ‘batin’, de sens caché, que le fidèle doit atteindre.

« On disait un jour à Bahandin Naqshband :

- Tu nous racontes des histoires, mais tu ne nous dis pas comment les déchiffrer.

- Que dirais-tu, répondit le conteur, si un homme qui vient te vendre des fruits les consommait sous tes yeux, n’en laissant que la peau dans ta main ? »

C’est la question du ‘awwal’ qui est posée, celle du sens : du sens littéral apparent, du ‘zahir’, et du ‘batin’ : la digestion du sens.

Khalil Gibran dans ‘Le Sable et l’écume’ l’énonçait : « La réalité d’autrui n’est pas dans ce qu’il vous révèle, mais dans ce qu’il ne peut vous révéler.

Partant, si vous voulez le comprendre, n’écoutez pas ce qu’il vous dit mais plutôt ce qu’il ne vous dit pas. »

Un même élan - qui consiste à franchir les mots - fait écrire au poète soufi, Rûmi :

« Tu as si longtemps conduit dans l’eau le bateau des paroles

Qu’il n’est demeuré ni bois, ni bateau, ni toi-même. »

Les poèmes de Rûmi n’opposent-ils pas l’intention à la passion ? Une intention débarrassée. L’anéantissement de la conscience personnelle est appelée ‘fanâ’, elle est à rechercher.

La métaphore qui sous-tend constamment ces dires de poètes et de conteur est celle de la Porte fermée, mais que l’on doit franchir, métaphore reprise et filée dans un grand nombre de textes de la mystique arabe. C’est d’abord la contemplation de la Porte. Or, Attâr (Farid al-Din Attâr) la renverse : la porte devient miroir, et montre que ce qui est fermé c’est précisément les yeux de celui qui contemple la porte.

Ce battant à ouvrir comme une huître perlière est aussi celle de la Métaphore in absentia des contes de Nasr Eddin Hodja. Son mausolée, en Anatolie, bâti sur ses propres plans et sous sa direction, rapporte la tradition populaire, n’est-il pas constitué d’une porte puissamment verrouillée, mais sans aucun mur d’enceinte, et son caveau n’est-il pas percé d’un petit trou par lequel le célèbre défunt est censé regarder le monde. Immuablement, est-on tenté de dire, la porte et le regard, la porte qu’arrête le regard, le regard qui traverse le mur…

Chez Nasr Eddin, la dialectique du regard qui franchit le mur de mots est volée à la logique. L’Occident n’a, au Moyen Age, connu Aristote que par les traductions qui lui venaient des Arabes. Et Nasr Eddin se campe en Aristote de la rue, il en est le versant populaire, un Aristote en liberté, peut-être analphabète, mais oralisé, en tout cas sorti des livres et de leur doxa.

Exemple.

« Nasr Eddin arriva un jour au café, l’air fier et content.

- Eh bien, Nasr Eddin, lui lancèrent ses amis, on dirait que tu viens de découvrir un trésor.

- Beaucoup mieux, beaucoup mieux, leur répondit-il. J’ai 70 ans et je viens de découvrir que j’ai toujours la force que j’avais à 20 ans.

- Et comment as-tu découvert cela ?

- C’est simple ! Vous voyez l’énorme pierre qui est devant ma maison ? Eh bien, à 20 ans, je n’arrivais pas à la bouger.

- Et alors ?

- Aujourd’hui, j’ai essayé, je n’y suis pas arrivé non plus, exactement comme à 20 ans. »

La conclusion dont l’affirmation est celle d’une force identique est en réalité contredite par une démonstration qui n’évoque qu’une faiblesse identique. Nasr Eddin, en riant, se rit du langage, et de ses leurres. Feinte tromperie, tromperie au carré, pour mieux nous attraper, et attirer notre attention non tant sur la logique du langage que sur sa propre faiblesse.

Écoutez bien ces histoires : Nasr Eddin est essentiellement l’unique personnage de ses contes qui « résiste au choc du Moment », pour reprendre les termes du poète soufi Kharaqânî.

Interrogée sur l’enseignement historique de la logique dans le monde arabe, Madame Jocelyne Dakhlia me répondit : « On redécouvre la vitalité [de la logique] dans le monde arabe, notamment au XVIIe siècle, contrairement à ce qui était tenu pour acquis il y a quelques années. Il y a des études récentes de Khaled al Rouayheb sur ces questions ou Sonja Brentjes (sur le site Google Scholar). »

Vitalité et vanité, n’est-ce pas ?, vont de pair chez Nasr Eddin, et cheminent ensemble.

Mais le proverbe arabe n’affirme-t-il pas : « Le savoir est un oiseau sauvage » ? (Sous-entendu : Il s’envole avec la parole.) C’est en tout cas ce qu’il devrait rester.

Jean-Baptiste Kiya

À Anne-Lise, ma petite métisse.


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