C’en est trope

L’atome, le clinamen et la théorie de la tartine (2)

Témoignages.re / 30 mai 2013

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Le Syndrome chinois (The China Syndrome), film de James Bridges, 1979.

Quittant le rond-point du Banian, je prends l’avenue de la Commune de Paris ; au bout de dix mètres, je marque mon intention de tourner à droite en direction de La Poste. Au moment où je m’apprête à bifurquer, une voiture en stationnement se dégage en marche arrière et se met en travers. Je parviens à éviter l’obstacle en pilant, parallèle à la file des voitures garées. Je me retourne, stupéfait, pour interroger du regard le conducteur dangereux.

Une jeune femme énergiquement me fait le signe avec la main du bec de canard de « la ferme ! » Je n’ai rien dit, je m’attendais à des marques évidentes d’excuses, et j’ai un « la ferme ! »

En guise de réaction, je secoue la tête, genre : « C’est pas vrai ! ». Le véhicule démarre, me dépasse pour disparaître sur l’avenue, me laissant quitte pour ma frayeur et ma stupeur.

Les techniques de lecture médiévale supposent plusieurs niveaux de compréhension d’un même écrit, l’interprétation d’un fait peut être l’objet d’une semblable méthode.

Le premier sentiment fut de me dire qu’il s’agissait de ce que Flaubert appelait une « hommasse », le genre de femmes qui caricaturent les hommes, qui surenchérissent sur l’archétype du cadre dynamique, industrieux, formaliste, concurrentiel et vain. « Pires que nous » lançaient les convives aux soupers du Club des Ronchons, seul club au monde « interdit aux chiens, aux femmes et aux plantes vertes ».

Une deuxième lecture parallèle, plus simple et réaliste, moins sexiste aussi, serait de considérer, dans la réaction d’autorité, pour ne pas dire d’autoritarisme, de cette jeune femme, l’indice d’un tempérament dépressif et déconnecté. Aveuglée par ses propres difficultés, ne distinguant plus rien autour, la jeune personne anticipe sur l’agressivité du monde en étant elle-même agressive, ce qui la prive de l’éclairage altruiste.

Une troisième interprétation, plus globale, plus en profondeur, serait de voir en cette attitude, non une simple réaction particulière, mais le révélateur d’une société elle-même déprimée : symptôme d’une société qui exige le silence dès lors qu’elle agresse ses propres membres, au prétexte qu’ils ne sont pas habilités ou mandatés à se défendre. Au seul spécialiste revient la parole, sa voix couvrant celle des autres, les renvoyant par l’usage d’un jargon ultra codé à l’amateurisme, c’est-à-dire à leur nullité, les discours abondent en marques d’une technicité envahissante, d’une « technoscience » qui visent à faire accroire que nul ne peut accéder aux vérités qu’elle défend et qu’elle confisque (en tant que chasse gardée) – dans le simple but de laisser champ libre aux lobbies économiques et aux plaisirs du pouvoir sur autrui. Qu’on se souvienne de l’amiante, de la pollution aux nitrates, à l’agent orange (Vietnam), au chlordécone aux Antilles, des émissions de gaz à effet de serre, au Médiator, des médicaments aux effets secondaires dangereux, du bisphénol A, ou de la simple bombe H. La technoscience se fait le masque d’une pensée à visée totalisante et totalitaire où l’application des données scientifiques depuis la révolution industrielle est manipulée par des groupes de pouvoir. Or le terrain doit être réoccupé, c’est en cela que se positionne le discours de Nicolas Witkowski.

Le cercle vicieux de l’information consisterait à dire que n’ayant pas accès au cœur d’une centrale nucléaire, notre légitimité à en parler se réduirait à peu de chose. D’autre part, en matière de nucléaire, la liberté du discours est soumise au sceau du secret défense, ce qui fait que la parole demeure sous confinement.

C’est bien le sens du film Le Syndrome Chinois sorti douze jours avant la catastrophe nucléaire de Three Miles Island de 1979 : la vérité de l’incident qui est observé dans le centre de contrôle parvient à franchir les barrières de sécurité de la centrale de manière édulcorée : elle est alors qualifiée d’ « anomalie transitoire » — ce qui fait que la vérité est pour ceux qui sont à l’extérieur à conquérir, ou à traquer en un effort renouvelé. Les procédures de maintenance qui ne peuvent se dérouler qu’à l’arrêt d’un réacteur sont effectuées à la va-vite sous la pression financière, l’arrêt d’une centrale représente des milliers d’euros de pertes à gagner. Or, la recherche du profit maximum fait que, dans le secret des procédures, les entrepreneurs peu scrupuleux passent outre certaines conditions de sécurité, dans le but de redémarrer au plus vite. Ces attitudes nous contraignent à vivre, sans que nous le sachions, sur un volcan entretenu : et parmi ces volcans figurent les centrales nucléaires, comme celle de Ventana.

(À suivre.)

Jean-Charles Angrand


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