C’en est trope

L’atome, le clinamen et la théorie de la tartine (3)

Témoignages.re / 6 juin 2013

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Live in Germany *1980* du ZZ Top (Billy Gibbons : guitare, Dusty Hill : basse, Franck Bear : percussions), Eagle records.

La première fois que j’ai écouté, il y a longtemps, le Live in Germany du power trio texan, ZZ Top, c’était au téléphone. Un copain, Serge, m’avait appelé, il m’a dit : « Putain, écoute ça, on dirait un camion conduit par un aveugle ! » Il a posé son combiné sur la baffle. Et Arrested for driving while blind s’était mis à débouler du Grugahalle. C’était en 1980. Du gros son — je n’entendais rien.

L’album Degüello (« Pas de quartier », en mexicain) est sorti la même année que le film Le Syndrome Chinois, année qui vit l’accident de Three Miles Island. « Quand vous mettez sur votre platine la musique que vous aimez, remerciez-nous une fois sur dix », remarquait le directeur de la centrale de Ventana, Mr Godell. « Nous produisons ici 10 % d’électricité ». Reste l’hypothèse que les centrales nucléaires seraient des camions, remplis de déchets nucléaires conduits par des aveugles, d’une façon autrement plus dramatique que la Pearly Gates aux commandes de Billy Gibbons — une Les Paul orangée de 1959 au son terrible.

L’atome est la manifestation mécanique de la nécessité au cœur de la matière et du vivant – il répond à la conception que se faisait Pythagore du tout est nombre ou résulte du nombre. À cela s’ajoute le hasard. Mais au jeu du pile et du face — vous gagnez ou vous perdez —, il y a aussi la possibilité que la pièce tombe sur la tranche. À combien se monte le pourcentage de chance qu’elle s’immobilise sur la tranche ? Autant que le fait de rester suspendue en l’air. La pièce de monnaie ne connaît pas ce que les Grecs appelaient l’épochè, la suspension du jugement, pas plus qu’un électron ne peut s’empêcher de tourner en rond. La nécessité donc, et le hasard, mais un hasard qui joue gros avec les centrales nucléaires. Il joue même contre nous : cela a été identifié sous un terme générique de loi de Murphy. Cette loi dit ceci : Si un incident ne doit absolument pas se produire, soyez sûr qu’il arrivera toujours au pire moment, — ou si quelque chose peut mal tourner, alors ça tournera mal.

Car en dépit des échafaudages prévisionnistes, une des spécialités de l’avenir est d’être imprévisible. Les années 50 prédisaient à la maîtresse de maison de l’an 2000 des robots pour faire le ménage, la vaisselle et la cuisine. Qu’est-il venu ? Les ordinateurs. L’opinion imaginait des bras, elle a eu de la cervelle. Les docteurs de la Sorbonne, au Moyen Âge découvrent avec stupéfaction la liste des cent et une manières de s’essuyer le derrière avec Gargantua de Rabelais. L’image démesurée de Gargantua qui avale le monde pour s’essuyer le derrière après était donnée aux scoliastes empesés. Tout est dans le jeune poussin qui colporte la puanteur aux quatre coins du monde, à la manière d’une catastrophe nucléaire dans laquelle l’issue serait de trouver l’éponge suffisamment grande et absorbante pour qu’elle puisse essuyer la mer. Rabelais était médecin, comme Céline : de quels maux nous ont-il soigné ? De la tentation du sérieux ? De l’homme ? Ce qui est certain, c’est que le Sanguin et le Bilieux ont agité les humeurs et qu’ils ont tout chamboulé. Rabelais et Céline sont des erreurs de la prospective.

« Le génie, serait-on tenté de dire avec Klee, c’est l’erreur dans le système ». À l’en croire pourtant, personne n’avait prévu que Fukushima serait un truc génial, surtout pas les ingénieurs de Tepco.

Cela tient essentiellement à la vision que nous avons du temps, en Occident, où il est représenté au moyen d’une flèche symbolique à la pointe de laquelle se trouve le futur et à l’empennage l’éternel passé. L’Occidental serait celui qui regarde vers le futur en direction duquel il s’avance, en laissant derrière lui le passé qu’il quitte peu à peu et duquel il s’éloigne. Image béate et illusoire. Les Extrême-orientaux se représentent, eux, le temps d’une façon beaucoup plus réaliste et donc beaucoup plus lucide : pour eux, on avance à reculons vers le futur, et de la sorte on contemple le passé s’éloigner, tandis que le futur, on ne le voit pas, on butte dedans en aveugle. C’est la force de Céline et de Rabelais.

J’entends encore Serge au bout du fil, qui me lance : « Hé, écoute ce blues électrique, c’est de la bombe  ! » Titre : My Head’s in Mississippi… Ainsi font les autruches, dit-on, quand vient l’incident. Les hommes font bien pire : ils plongent la tête dans le sable avant même qu’il ne survienne...

(À suivre …)

Jean-Charles Angrand


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