C’en est trope

L’atome, le clinamen et la théorie de la tartine (4)

Témoignages.re / 13 juin 2013

« Eh, j’ai vu ton article de la dernière fois, m’a lancé un copain. Qu’est-ce que tu crois qu’on entend quand on plonge la tête dans le Mississippi ? Moi, je parie que c’est du Muddy Waters, du Robert Johnson, du Bo Carter et du Memphis Slim… Et je suis sûr, ajouta-t-il, qu’on entendrait autre chose la tête dans le Rio Grande Mud… ». Je lui ai dit : « Détrompe-toi [ou détrempe-toi, c’est selon], quand on plonge la tête dans le Mississippi, on entend le ronflement des turbines de la centrale de Ventana ».

L’être-Un parménidien, l’être plein, s’est retrouvé dans la pensée abdéritaine vaporisé en une infinité d’Uns, qui prirent tous le nom d’atomes, la plus petite unité insécable, « incapable de changement ». Il fallait en effet, pour justifier le mouvement, postuler l’existence du vide. Ce que n’a pas voulu reconnaître Zénon, qui s’est positionné magistralement dans le maelström de la syllogistique. La réalité que décrivent Démocrite, Épicure, Lucrèce est composée du « quelque chose » et du « non quelque chose », c’est-à-dire d’une identité et de son contraire : ce qui a fondé dans l’histoire de la philosophie le principe de contradiction, la grande bataille du oui et du non. La pensée atomiste implique qu’il n’existe rien d’autre que l’atome et le vide. La physis de ces philosophes antiques suppose un éclaboussement en tous sens, où les trajectoires se croisent de sorte qu’ « il se produit invariablement des effleurements, des secousses, des rebondissements, des coups et des entrechocs mutuels, et aussi des entrelacements et des formations d’amas ». La fusion nucléaire n’est pas une invention des dieux d’Épicure, elle est le produit même de l’épicurisme.

Alors, la question que l’on se pose, c’est : en quoi tient la sagesse du clinamen ? La théorie de la déclinaison (clinamen, en grec) joue un rôle capital dans la pensée des matérialistes antiques, dans la mesure où le sage doit être à l’image de l’atome : c’est-à-dire un individu autonome. Le mouvement de chute est un mouvement de la non-autonomie, en s’en écartant, l’atome se libère de son existence relative. À la façon de l’atome qui dévie de sa course attendue, le sage est donc celui qui, pour conquérir sa liberté, s’écarte d’une trajectoire normative.

Ce qui nous amène au tableau de la sagesse que dresse Lucrèce dans son grand poème (brillamment traduit par Paul Nizan) : « Il est doux, quand sur la grande mer les vents bouleversent les eaux, de contempler de la terre les grandes épreuves d’autrui. Non point que la souffrance de l’homme soit un plaisir, mais parce qu’il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même ». Style remarquable, on dirait du Rousseau, avec un effort similaire de manipulation qui porte le texte. Le spectacle de la manipulation est un des spectacles les plus fascinants que se donne l’homme à lui-même. Que la sagesse nous protège des maux de ce monde est une chose, qu’elle nous conseille de contempler les maux d’autrui afin d’en tirer non du plaisir, mais de la consolation ou de la force me semble un exercice bien singulier et fort ambigu. En cela tient la sagesse du clinamen : un troublant rapport entre le moi et le monde.

Dans le Jardin d’Épicure, les dieux nés des tourbillons « qui chacun engendre un monde » forment des statues qui observent de leurs yeux caves l’univers, les atomes qui tombent en pluie. Le vent du cosmos les fait pencher et provoque d’étranges combinaisons. Si la raison peut atteindre le vide, c’est qu’il y a du vide en elle. Nous tombons invariablement en nous, créant de nouvelles combinaisons mentales. Lucrèce a inventé l’art de la chute.

Doit-on observer les grandes catastrophes de notre temps, Tchernobyl, Fukushima, avec ce même détachement que le sage antique louait ?

Gaz de schiste, nucléaire, le destin de l’homme est-il de finir brûlé au feu de sa propre lampe ?

(Non content de reprendre la métaphore hendrixienne, je la file avec les notes de l’intro en tablature : premières mesures : 3 sur le mi bourdon, 3 sur le la, 3 sur le ré, 2 sur le ré, 3 sur le la, deux fois 0 sur le ré, 3 sur le ré//3 sur le ré, 1 sur le mi, 3 sur le ré, puis 2, 3 sur le la, 0 en ré, puis 2, 3 en la/une deuxième fois, 1 en mi, 3 sur le ré, puis 2, 3 sur le la, puis sur le ré : 0, 2/2, 3, 2, 0, 2… Il ne vous reste plus qu’à brancher la wha-wha sur le secteur.)

(À suivre…)

Jean-Charles Angrand


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