C’en est trope

L’héritage Charles Angrand (1854-1926)

Jean-Baptiste Kiya / 8 janvier 2015

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Charles Angrand (1854-1926), maternités, par François Lespinasse, éditions A.A.E.R.

En quelle inimitié se tient M. François Lespinasse quand il omet les guillemets pour reprendre les termes circonstanciés et exacts qu’usait l’historien Pierre Angrand pour désigner la situation géographique de Criquetot-sur-Ouville, lieu de naissance du peintre, dans son article pour Sutter ? Pourquoi, dès lors que l’on aborde les dessins de Charles Angrand, ne reprendre que les remarques, certes éclairantes, de Signac extraites de son Journal « inédit » (mais déjà citées par Pierre Angrand), et passer sous silence l’analyse capitale qu’en fait l’historien et neveu du peintre qui détaille : « [les dessins en noir et blanc de Charles Angrand] affirment une simplification, une abréviation des formes dans une ordonnance systématisée des masses. Tout est sacrifié au jeu des valeurs. Ces dessins tendent à un ‘symbolisme’ imprégné de poésie. Leur originalité est indiscutable en dépit des affinités avec les dessins de Seurat qu’on prétend leur attribuer. Les dessins de Seurat possèdent la rigueur, la profondeur, la puissance ; ceux d’Angrand ont le mystère, la pénétration et la grâce. Les premiers s’imposent par une sorte de tumulte fixé et de ferveur équilibrée, les seconds inclinent à la mélancolie ou à la tendresse. Les premiers sont un poudroiement, les seconds une évanescence. Au reste, la technique, malgré l’apparence et l’effet semblables, n’est pas la même » ?

Que penser d’une telle assertion : « Charles Angrand durant cinq ans va s’attacher à cette vision de son neveu né le 6 août 1894 », quand est reproduit en page 7, le dessin qui se trouve dans la collection du Musée d’Orsay sur lequel l’artiste porta très lisiblement en majuscules, sous le motif, « ANTOINE », et non « Henri », comme s’appelait ce neveu dont le rédacteur de « Maternités » mentionne la date de naissance ?
Pourquoi porter « sans le souci de ressemblances » alors que la mère de l’enfant est reconnaissable sur nombre de dessins ? Pourquoi intituler cet ensemble de réalisations, « Maternités », alors que d’autres femmes portent l’enfant, probablement une amie de la mère, alors qu’à la page 16, ce n’est pas la mère qui tient entre ses bras le nourrisson, mais une vieille dame, peut-être la grand-mère, comment se fait-il que ce dessin, comme les autres, soit légendé : « MATERNITÉ » ?
Comment expliquer que l’enfant représenté sur la « Maternité Larock Granoff », signée et datée de 1900, paraisse avoir tout au plus 3 ans, alors que le neveu Henri, comme l’indique la date de naissance, en aurait 6 ?

À quoi bon reprendre l’extrait de la lettre que l’artiste envoya à Signac en janvier 1897, qui exprime sa joie à « crayonner » le petit Henri, si les termes d’un courrier, daté de l’année suivante, viennent en invalider, ou du moins en minimiser considérablement, la portée : « À cette heure… le voilà [Henri] trop grandi déjà ; ses formes s’étirent et s’excentrisent, si je puis dire. Il n’est plus le délicieux petit cul nu de chair rose qui, replié sur lui-même, s’offrait en boule, tenant encore de l’œuf originel. (…) Je songerai probablement quelque jour à le regarder moins complaisamment, mais plus professionnellement, plus laborieusement. » Le petit neveu a alors 4 ans. Signe d’une part qu’Angrand a très peu dessiné le jeune Henri, que d’autre part le bébé des « Maternités » ne correspond pas à l’enfant de son jeune frère, Paul. L’artiste n’a-t-il pas pris le soin à cet égard de mentionner sur un de ces dessins vaporeux lisiblement le prénom d’« Antoine » ?
Une autre question surgit alors : Comment se fait-il que cette dernière lettre dont Pierre Angrand cite un passage dans son article du collectif Les Néo-impressionnistes, n’ait pas été insérée dans le recueil de la Correspondance du peintre éditée par François Lespinasse, alors que ce courrier, selon toute évidence, n’était pas destiné au strict cercle familial de l’artiste ? L’historien aurait-il voulu dissimuler certains aspects de la vie de son oncle qu’il aurait sus ?
Autant d’interrogations qui restent en suspens et que le rédacteur du livret « Maternités » élude massivement.

Soulignons pour finir que la part politico-sociale de ces crayon Conté est, aussi, totalement expurgée du champ du commentaire – procédé auquel M. Lespinasse nous avait déjà habitué puisque, dans la monographie qu’il avait consacré au peintre en marge de la rétrospective Charles Angrand de Pontoise en 2006, à aucun moment il n’avait mentionné les participations de l’artiste au périodique des anarchistes Jean Grave et des frères Reclus, ainsi que les idées qu’elles visaient à défendre et qui sont essentielles à la compréhension de l’œuvre. Peu sérieux est celui qui occulte les marques constantes de cet engagement politique. Les tableaux ne sont pas comme des tapis sur lesquels on essuie ses pieds.
Pour autant, publiée par les soins de l’Association des Amis de « L’École de Rouen », la brochure a le mérite d’offrir un panorama remarquable et précieux sur le cycle de dessins au crayon Conté de la période entre 1897 et 1900 : y sont rassemblées en format A4, sur papier glacé, les reproductions de 2 dessins d’enfant seul, celles de 21 dessins de couples fusionnels ou tendres de femmes et enfant - regrettons seulement que le rédacteur ait fait œuvre de compilateur, non d’analyste, en un mot : qu’il n’ait pas vu les œuvres qu’il se proposait de commenter. Tout ce que l’on souhaite à un artiste, c’est qu’il ait des analystes à la portée de son talent, et à la hauteur de son mystère.
Car, dans l’œuvre d’Angrand, les ombres sont nombreuses.

À René Bourdet, l’Ami lointain.


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