C’en est trope

L’œil dans la main

Jean-Baptiste Kiya / 16 juillet 2015

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Apocalypse Now, film de Francis Ford Coppola (avec Marlon Brando).

Le noir, des cris, des explosions, la panique, un mot revient : « UN ŒIL !… UN ŒIL », « AN EYE ! », c’est de l’américain, pas du niakwé. C’est étrange. Ce mot qui revient dans le bruit des pas, dans le reflet des flaques, dans la tôle martelée.

Une voix jaillit, en même temps qu’un trait de lumière : « Putain, tu ne peux pas te taire ! j’suis en train de dormir, merde ! » On voit le gars qui parle, qui se réveille, il a l’air exténué, et en effet, il n’a pas dormi depuis des jours, il a du sang sur le visage, il est allongé. Un G.I. se trouve assis en tailleur devant lui l’air hagard les deux mains l’une sur l’autre, dans la paume ouverte, maculée de sang, il tient un œil, c’est bizarre, il le tient comme s’il s’agissait d’un petit oiseau tombé du nid. Le dernier œil du militaire allongé regarde un peu autour, puis sa tête retombe, il se rendort, l’autre hagard tient son œil dans ses mains, un bombardement passe au loin sur la gauche.

Peter Bawl, c’est ainsi que s’appelle le gars qui se rendort, il était opticien dans le Wisconsin, c’est dans le magasin de son père qu’il a rencontré sa femme, Doris. Il l’a plaisantée sur son regard que des lunettes allaient dévoiler. Dans son jeune bonheur, il n’a rien vu venir, la guerre et tout ça, cette putain de guerre. Lui, il aimait la musique, elle a été remplacée par le bruit de bombes et de la mitraille. Parfois, ça ressemble à un accompagnement de batterie. On ne sursaute même plus. Il faisait de la batterie dans la cave de la maison paternelle. Un batteur fou joue quelque part dans le ciel – c’est beau. Son visage plein de sang sourit. Le passé parfois remonte brutalement comme un hurlement, les souvenirs explosent devant ses yeux à la manière de flashs.

Hanoi, une fumerie d’opium, des rideaux tirés aux dragons flottants. Il contemple le pot à opium fixement, pour lui ça se transforme, ça devient une divinité de bronze, puis plusieurs, ce sont des dieux qui parlent de lui, de la guerre. Ils parlent de lui comme s’il n’existait pas. Ils le traitent de tous les noms. Il y a des bruits dehors, des Vietminh qui tirent, des G.I. égarés qui courent dans la vieille ville chinoise, là où logent les prostituées. Une ombre passe devant la porte, il jurerait que c’est un Viet, de ceux qui tirent dehors. Le dormeur a un fusil mitrailleur à la main, il le relève, prêt à tirer. Le blond Américain le regarde, paupières mi-closes, dans un nuage de fumée verte. Ils se contemplent un instant dans le vacillement de la lampe à pétrole. L’autre pour éviter du raffut a l’idée d’abattre son compagnon. Mais ce serait aussi faire du boucan, alors il reste assis. D’ailleurs, on n’abat pas un homme en train de rêver. Ce serait le condamner à errer dans son rêve. Et si l’autre tire, ce sera tant pis, ici ou plus tard quelle différence ?…

Ce qu’il aimerait mâcher du chewing-gum, ça fait longtemps qu’il n’a plus de tablette, il a l’idée de se lever, d’arpenter les rues de Hanoi dévastées pour demander où il y a du chewing-gum, et un pruneau à tous ceux qui disent qu’ils ne savent pas…
Il reste assis, de sa main libre il tire sur la pipe.
Quelque part dans le sous-continent africain il y a un rite obscur, non dévoilé : l’œil du nouveau-né. Il s’agit d’éventrer une femme enceinte de 8 mois, et prendre l’œil droit de son fœtus, un œil qui n’a rien vu du monde extérieur, un œil pur. Lui seul peut voir votre âme, dit-on, et il écarte le mauvais œil, celui qui fait que vous vous prenez un pruneau dans les boyaux lorsque vous vous y attendez le moins, comme Samuel à Nha Trang, avec sa tête d’ahuri. « QU’EST-CE QUI M’ARRIVE ? », il hurlait. Il pouvait pas se la fermer ! Et les autres qui rigolaient. « Rien, tu es simplement en train de crever, c’est tout. » C’est ce qu’il avait envie de lui dire, et puis il a détourné le visage pour regarder autour de lui, revenir à la réalité. Les champs de mines, toute cette saloperie de guerre.

Il faudrait remplacer l’œil qu’il a dans la main, celui du copain qui délire (comment s’appelle-t-il d’ailleurs ? Ah oui, Peter) par l’œil d’un nouveau-né, à peine formé, il le lui mettrait dans l’orbite, comme ça Peter pourrait le découvrir avec un regard neuf, pur, et lui dire ce qui reste de lui, du petit gars de l’Arkansas, et quel putain de monstre il est devenu, mais où trouver dans Hanoi qui court, qui hurle, qui se délite, une femme enceinte disposée à lui laisser fouiller son ventre ? Rien à faire : si c’est l’œil d’un fœtus ennemi, Peter le flinguerait à bout portant. Tiens, et s’il pouvait glisser l’œil qu’il tient, celui de Peter dans le chargeur et tirer dans la tête d’un Niaque, ils verraient qui ont est !

Bon Dieu, où il est l’Arkansas ? Est-ce que je n’entends pas les purs-sangs cherokee galoper là-haut, avec Dieu : là où les hélicos se font descendre en flèche ?…
On a tout dit sur « Apocalypse Now », la démoralisation de l’armée américaine, les trafics en tout genre, la drogue, la solitude, les playmates et la folie. L’agonie de la colonisation, aussi. Mais pour regarder dans l’œil de Coppola, au milieu du bruit des palettes du monde, il faut un œil neuf, débarrassé des scories de l’analyse.


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