C’en est trope

L’os de la langue

Témoignages.re / 19 mai 2011

Il y a des livres courts sur le passé qui en disent plus long que des traités d’histoire et qui tissent autre chose qu’une liste monotone de dates et de froides conséquences, parce qu’ils sont aussi légers que le rêve et la fumée des anciens feux. Albert Élie a su nous offrir son histoire récente de Saint Denis à travers un quotidien qui déborde sans cesse : histoire toute frappée par le souvenir et marquée par la langue, d’un temps d’avant : avant la mondialisation. "Z’histoires Tonton Albert", à travers mots, expressions et proverbes créoles, est un de ces livres qui déambulent dans les mémoires confidentes et qui embarquent le lecteur dans une connivence à laquelle il aspire. C’est parfums d’antan, empreintes sur le sable mouillé de la vie, toutes vagues retenues par le fil ténu des sens et des tournures de phrase.
Tonton Albert présente sur son "carreau" bons mots, expressions et proverbes, les commentant toujours, les mettant en scène dans un quotidien souvent amusé, parfois drôle parfois dur.
« Séyé guétté l’a pas malère » « Avec le ventre y mett’ pas pièces ! » Le chroniqueur montre l’empreinte du temps sur le langage. Il nous conte le temps passé et raconte le refus de la misère. Il dévoile l’ironie tendre qui se cache derrière chaque bon mot et qui transcendance la rudesse d’un temps qui faisait bailler de faim et courir après la queue du diable. Langue empreinte des débrouilles de la misère et qui semble regarder notre présent d’abondance avec la moquerie fine et des yeux plissés.
Son livre nous rappelle qu’à l’endroit où se vendent aujourd’hui de rutilantes voitures celles qu’on retrouve chez tous les concessionnaires du monde ‑, jadis, d’un temps pas si longtemps, se trouvait Justin qui, assis sur son ti banc, remplaçait le cannage d’une chaise de Gol, lunettes en équilibre, et à travers Justin, c’est tout le changement du monde que l’on voit défiler, passant de la tranquillité et de la ruralité à un monde de la vitesse toujours plus excessive et hystérique. Albert Élie dans ce recueil ti lamp ti lamp nous fait part de sa nostalgie, étymologiquement impossibilité du retour, c’est à dire qu’il nous fait ressentir cette souffrance tout imaginaire qui découle de l’impossibilité du renversement du temps.
Allons, dit le proverbe, le cour l’a pas magasin...
Cette promenade dans le passé est aussi une promenade dans une ville qui a changé de visage, c’est une promenade dans les jardins, au milieu des parfums, c’est une entrée dans la villa créole, avec ces meubles qui eux ignorent le temps et le contreplaqué. Le lecteur hume les saveurs uniques dans les far far, il court avec les enfants et crie le long des « cuvettes » pour savoir quelle boîte z’allumette remportera la course qui les mène vers la mer... C’est un passé plein de vies et d’éclats qui défile là et non un monde enterré et pourrissant.
Les éditions Azalées ont produit un recueil qui capture un autre temps que celui d’un monde qui va trop vite et où les pères ne reconnaissent plus leurs fils. Ce sont des éditions qui se battent pour la culture réunionnaise, dans toute sa diversité, éclairant les apports chinois, malbars, évoquant la langue, la cuisine, la pharmacopée ou la musique créole, nullement fermée sur un passé glorifié mais ouverte sur la région comme sur les temps. Elles viennent en appui aux éditions UDIR, Union pour la défense de l’identité réunionnaise. Les deux catalogues se complètent, ils ne se concurrencent pas. Proverbes, devinettes, chroniques, contes, un ensemble de bagages que les jeunes Réunionnais doivent s’approprier pour partir à la conquête du monde. Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient.

Ce livre nous interroge un moment et nous nous demandons s’il n’existe pas une forme de nostalgie en politique... Et si après tout le tram train était une tentative mélancolique de ressusciter le ti train. Une façon d’essayer de recoller les temps, de retrouver une convivialité brisée par le cloisonnement de la voiture, une socialité perdue, une forme d’existence passée... mais d’avenir quand même.

Rényon, oubli pa out gramoun.

Jean-Charles Angrand.


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