C’en est trope

La Conférence des oiseaux

Jean-Baptiste Kiya / 21 septembre 2017

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Au mitan d’une ravine sèche, dans les hauts de Plateau-Caillou, se tint la conférence des Oiseaux. Une pagaille de volatiles écoutait Papangue exposer ses vues au faîte d’un bois noir. Le Président disait sa volonté de s’emparer d’un Martin, que Bourget appelait l’Oiseau-sans-vol, et invoquait pour ce faire la raison que celui-ci, obèse, ne volait pas et qu’il était devenu la risée de tous les animaux du coin. Un « Fainéant ». À tout prendre Le Rapace préférait le confier « comme jouet à sa progéniture plutôt que le voir confié à l’enfant de l’Homme ».

- Tout le monde est là ?, trancha-t-il.

Un relatif silence se fit, percé des coups de bec que portait un Cardinal rageur sur son reflet dans le rétroviseur extérieur d’un véhicule au parking.

- Presque, concéda le Tisserand, chaussette autour du cou.

- À l’ordre du jour : Un oiseau qui ne sait pas voler est-il encore un oiseau ?

- Allons bon, quelle idée ! La question ne se pose même pas ! s’emporta la Poule.

- Enfin, Choupette, railla le Coq, puisque toute son espèce vole…

- Sage jacasserie, remarqua le Papangue. Selon toute vraisemblance, il s’agit d’un oiseau augmenté, puisque sans le garçon le Martin ne pourrait vivre. Le Chat en ferait son affaire, ou bien moi.

Le Paon demanda la parole : - Que cet oiseau soit le jouet d’un humain, c’est là le problème. Il n’est plus libre.

Le Ti-tuit manquait de s’étrangler. Nombreux parmi les oiseaux sont ceux qui n’écoutent plus le Paon depuis que celui-ci se vante d’avoir inventé la roue.

- Mais enfin, objecta la Poule : il est quand même libre de s’en aller !

- Quel honneur, coupa le Coq, y a-t-il à être le jouet d’un humain ?

La Poule hoqueta : - Et, qu’y a-t-il de mal à dépendre d’autrui, si autrui dépend de moi ? L’Oiseau-sans-vol est aussi dépendant du Garçon que celui-ci l’est de lui…

Se disant, elle regarda avec aménité son mari qui raclait de la patte son fumier.

Antivol, l’oiseau que Jean-Louis Fournier avait abandonné sur une aire d’autoroute (en disant : Ça suffit, débrouille-toi !), sortit du ban, leva l’aile :

- Pour ma part, je comprends l’Oiseau-sans-vol, car je partage son expérience : je ne vole pas, ayant le vertige. Et je vois là qu’il y a bien des avantages. Primo, les chasseurs regardent en l’air. Secundo, si je n’avais pas le vertige, je volerais et deviendrais un oiseau tout à fait banal, comme vous autres, un simple point dans le ciel…

L’assemblée se mit à le conspuer si fort - Maître Hibou n’était pas en reste - que le Papangue descendit augustement de son bois, balaya du revers de l’aile le fauteur de trouble :

- Vous voyez, Mesdames-Messieurs, un oiseau né en cage pense que voler est une maladie…

- Certainement pas !, protesta la Poule.

- Que voulez-vous qu’on entende avec notre commère, se gaussa l’Hirondelle, elle qui pond et qui oublie qu’elle a pondu… Elle est tellement bête qu’elle en caquette la nuit.

Le Canard ajouta : - Mettez une poule sur une pierre, elle grattera quand même.

Involontairement, celui-ci secouait du croupion.

La Poule se tourna vers le Coq qui picorait du sable, pour hoqueter :

- Et toi, tu ne dit rien ? Regardez-le, celui-là : à force de secouer la tête, il va finir par devenir idiot !

Toute la gent ailée se mit à piailler. Le Coq n’en semblait pas fâché, mais étonné.

Un Martin qui était dans l’assemblée voulut intervenir ; le Ti-tuit s’était mis en travers : - Le Martin est trop bavard pour que sa parole ait du poids.

- Sans compter qu’on ne peut pas être juge et partie, grasseya le Papangue.

Le Martin s’envola.

- En réalité, cet Oiseau-sans-vol n’a aucune dignité !, critiqua le Paon.

- Ah, Monsieur le Paon… Mais regardez-le donc vous autres, il chante tout le temps ‘Léon !’ sans même savoir qui il est !

Le Pigeon contrefaisait la démarche de l’orgueilleux oiseau : - Vous l’avez vu votre ‘Léon’ au moins une fois dans votre vie ?!…

Le Paon se rengorgea : - Eh, oh, toi, commence par arrêter de fienter partout avant de parler ainsi !

Le Ti-tuit se bidonnait.

De l’air sénatorial qu’il affichait, le Dindon glouglouta : - Oui, mais enfin, vous causez, vous causez, mais vous qui êtes là…, qui volez haut, parmi les nuées, vous qui volez vite, plus vite que le vent, vous traînez quand même derrière vous votre ombre sur le sol. Sans compter qu’en écartant vos ailes, vous nous montrez votre derrière. Et ça n’est pas bien beau !…

La Poule gloussa.

- Bientôt, à vous écouter, vous et la Poule, intervint la Tourterelle de Madagascar, pourtant d’habitude si timide, il faudrait nous interdire de voler…

- Ouit ! Et bientôt le Héron va dire qu’il faut rallonger les pattes du Canard, gazouilla le Moineau. Un Martin, c’est fait pour voler. Personne ne verrait un Moineau courir comme une Poule. L’Oiseau-sans-vol est un sous-oiseau, une espèce dénaturée !

Tout le monde regarda le Papangue qui, passablement énervé, se curait les serres.

Le Ti-tuit osa : - Le Papangue a beau avoir des serres, il ne peut capturer une mouche.

Chacun s’esclaffa sous son aile.

- Mais à ce propos, pourquoi, toi qui es un oiseau, fit un Poussin, tu manges les autres oiseaux ?

- Parce que moi, je suis immangeable, rétorqua le rapace en se fendant d’un large bec, qui fit que le Poussin se réfugia sous le croupion de sa mère.

Ce fut aux Étourneaux de vouloir parler, ils parlèrent tous en même temps. Nul ne comprit ce qu’ils avaient à dire… Après tout, les oiseaux ne sont-ils pas la voix des arbres ?

Dès que le calme fut retombé, le Papangue réclama la délibération. Elle eut lieu à aile levée. La sentence fut déclamée par le Paon (qui y tenait) :

« Le Martin de Bourget est excusé, par le fait qu’il fait à la fois la plume et l’encrier… »

« Peuh !… » se contenta de faire le Papangue qui prit aussitôt de la hauteur, donnant par là le signal que la séance était levée. Les autres, dans un claquement d’ailes, s’éparpillèrent dans le ciel. Et le Coq suivit sa Poule…

***

Quant à moi, humble lecteur, j’absous le Martin pour la raison que j’ai l’étrange particularité d’éprouver la sensation du vertige essentiellement par le souvenir. Cela tient à une longue expérience enfantine, d’avoir vécu niché une dizaine d’années au haut d’un 14e étage d’une barre de béton d’une banale mocheté. Le souvenir qu’il m’en reste à jouer l’équilibriste sur la rambarde du balcon me suffit à me remplir d’effroi. Depuis, adulte, plus que de raison Oiseau-sans-vol, je déteste les endroits surélevés, je les fuis, je ne me sens bien qu’à rase-mottes. L’idée même du parapente, du saut à l’élastique, du parachute (ascensionnel ou non) me fait frémir et transpirer ; l’ULM, non merci. Quand on n’a pas le pognon, on irait presque à s’en réjouir.

Je l’absous subsidiairement pour la raison que « L’Oiseau sans vol » est un album autoédité qui fait la nique aux maisons d’édition, à leurs circuits, à leurs diktats. Et ça, c’est Chouette, n’est-il pas ?

Jean-Baptiste Kiya


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