C’en est trope

La demi-place restante

Témoignages.re / 3 juin 2011

“Les Malheurs d’un enfant dyslexique”... un titre passablement impressionnant : l’ouvrage nous referait-il “Les malheurs de Sophie” version dyslexique, avec une Gisèle Plantier en Comtesse de Ségur sanglée d’une blouse blanche, assénant moralités thérapeutiques, genre médicaments amers enrobés de sucre ? Fouet et fessées garantis sur la vieille peau de l’Éducation nationale. Ce serait donc au tour des enfants de déculotter la vieille sorcière : maîtresse, aussi sèche qu’une morue, clouée à l’éternel devoir du tableau noir, la couleur de l’ennui. Car les malheurs viennent non de la maison, mais de l’école, et l’ouvrage détaille l’échec de l’institution.

Près d’un enfant sur 10 est dyslexique : autant d’élèves qui éprouvent des difficultés spécifiques d’apprentissage. Cela représente une moyenne de trois enfants par classe... Les difficultés chez ces types d’élèves se font sentir dans l’écriture, l’orthographe, la mémorisation, la syntaxe. Affectant en premier lieu la construction orthographique, et partant le sens, ces difficultés se répercutent partout ailleurs. L’orthographe doit alors être soigneusement décomposée : règles d’accentuation, puis mots invariables, règles des consonnes à double son, règles d’application, ensuite règles de construction — on ne construit pas une maison par le toit.

Une méthode spécifique, impraticable en classe, est nécessaire pour pallier à ces difficultés, la prise en charge de l’élève par un spécialiste doit s’effectuer, au plus tôt, afin de mettre en place des méthodes de contournement, c’est-à-dire vers l’âge de 6 ans.

Or, d’une part, l’estimation ne correspond pas aux appréciations administratives des classes où la dyslexie est généralement occultée, de plus, aucune passerelle n’est officialisée entre orthophonistes et Éducation nationale, aucun stage obligatoire n’est prévu au Plan académique de Formation... Les enseignants sont livrés à eux-mêmes, et sous-informés. Il est évident que les orthophonistes devraient occuper une place, et non des moindres, au sein des établissements, aux côtés des enseignants. Un créneau devrait leur être réservé sur l’emploi du temps des élèves afin de ne pas plomber leur temps de récupération et de loisir. Silence de la part des Rectorats : un enseignant, en 6 années d’exercice en collèges ultramarins, n’a jamais entendu parler de dyslexie. Déjà les professeurs des Écoles mahorais, fonctionnaires d’État recrutés localement (sic !), sont obligés de prendre sur leurs propres deniers pour acheter les fournitures scolaires... Les blocs de Bic qui leur sont fournis sont inutilisables. Alors, pensez donc ! ne leur parlez pas de dyslexie, à Mayotte, ça n’existe pas. Et partout ailleurs, le dépistage et le suivi sont très insuffisants. Le gamin de 4ème qui s’agite et perturbe la classe, qui écrit si mal, qui n’écoute plus n’est-il pas dyslexique ? Aux parents de faire le nécessaire, répond-on, l’Éducation nationale a sans doute d’autres chats à fouetter. Le professeur fait des signalements, et puis rien.

La société a pour obligation de protéger les plus faibles de ses membres, non pas de se débarrasser d’eux.

Mais c’est toute une tradition française qu’on touche du doigt : l’Administration pénitentiaire se gaussait des fautes d’orthographe qui parsemaient les lettres du pseudo traître Dreyfus rédigées à l’isolement sur l’Île du Diable, lettres qui ne lui étaient pas destinées, mais qu’elle ouvrait. Les courriers administratifs des gouverneurs guyanais, Surlemont, Veber, de l’inspecteur Muller ne présentent certes pas de faute, mais sont à hurler de rire par le ridicule de leur méthode. L’historien A. Henry écrit : « La création du territoire de l’Inini fut la plus humiliante preuve de l’incapacité de l’administration française. Cette plaisanterie coûta 32 millions de francs entre 1930 et 1943 ». Des centaines de déportés politiques indochinois périrent dans la forêt guyanaise... Qu’est-ce que ça représente à côté de quelques fautes d’orthographe ? Pareilles aberrations sont légion dans les DOM-TOM.

Tradition française encore : pour preuve l’œuvre de Jean-Charles (1922-2003), auteur de “”La Foire aux cancres, de “Drôle de justice”. Le lecteur mis en connivence s’esclaffe sur les fautes que font les Indigènes de l’AOF ou les Créoles antillais dans des lettres de plaintes adressées aux procureurs de la République : qu’importe la détresse de ces gens-là puisqu’ils ne causent pas français, sauvages ! Faut-il dire que la « grammaire coloniale » dispensée par les gradés blancs leur apprenait déjà un français « petit-nègre » ! L’auteur ne fut-il pas un bon Colon d’Afrique noire et professeur ?... Ne savait-il pas que professeur ne veut pas dire moqueur, que le métier nécessite un minimum d’empathie ?

Alors, avec toute cette tradition de correction, de bon français, de mise et d’élégance, les dysorthographiques deviennent un peu la honte de la civilisation, ou tout au moins son échec. Comme si l’orthographe dessinait une pensée. Et puis, la civilisation orale, ça n’existe pas.

Quand bien même, aujourd’hui, répète-t-on, c’est la crise, les crédits ont fondu. Réduction de postes. Les RASED sont exsangues, les CLIS des fourre-tout. Les classes bondées. Alors, les dyslexiques, n’en parlez pas : il y a des écoles privées, tant pis pour les pauvres : ils ont le RSA, on paye pour eux.

En France, l’usage est plutôt de prendre les choses à l’envers. Les moyens, on en trouve quand on veut : pour aider le Japon, la seconde économie du monde, pour l’OTAN, pour l’armée : avec cette pléthore d’ennemis qui menacent nos frontières... Combien dépense-t-on pour la guerre en Afghanistan ? À l’heure où l’Éducation nationale fait face à des réductions drastiques, on apprend que les traders français se mettent dans la poche deux milliards de bonus : indécent. Nos enfants sont pris en otages, non pas par les talibans, mais par des décideurs ! L’État ne prend pas en charge ses propres responsabilités intérieures. Cette société devient une guerre entre tous et toutes. Débrouy a ou !

Bastien Cazals le dit dans “Je suis prof et je désobéis” : « L’éducation n’est pas un coût, mais un investissement. Ses bénéfices ne sont pas financièrement quantifiables, mais humainement indiscutables ». Quand l’Éducation nationale s’appauvrit, ce sont les dyslexiques qui payent.

Jean-Charles Angrand

“Les Malheurs d’un enfant dyslexique” de Gisèle Plantier aux éditions Albin Michel (collection “Médecine vécue”


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